Une revue narrative de Bigotte Vieira, Nicolau et collègues vient de paraître dans NDT : elle fait le point sur le café, la caféine et la maladie rénale chronique (MRC) [1]. Le message clinique tient en une phrase — chez la plupart des patients avec MRC, restreindre le café par principe n’a pas de justification. Mais la revue insiste tout autant sur une faiblesse qui mine l’ensemble de cette littérature : on mesure rarement la caféine. On compte des tasses.
Le problème de l’exposition auto-rapportée
Presque toutes les cohortes reposent sur une consommation auto-déclarée, exprimée en « tasses par jour ». Or une tasse n’a pas de définition stable : la teneur en caféine varie d’un facteur considérable selon la taille, le type de café et la préparation — d’un espresso à un americano, le contenu va du simple au double. À cela s’ajoute une variabilité interindividuelle majeure du métabolisme, sous contrôle du CYP1A2, elle-même amplifiée dans la MRC par la baisse de l’activité des cytochromes hépatiques. Compter les tasses, c’est donc se fier à un reflet imprécis d’une exposition qu’on ne connaît pas.
| Produit | Portion | Caféine (mg) |
|---|---|---|
| Espresso (simple) | 30 ml | 63 |
| Café latte / latte macchiato | 250 ml | 97 |
| Cappuccino | 250 ml | 113 |
| Americano | 250 ml | 122 |
| Café instantané | 250 ml | 63 |
| Café décaféiné | 250 ml | 2 |
| Thé noir infusé | 250 ml | 47 |
| Thé vert infusé | 250 ml | 28 |
| Cola | 330 ml | 32 |
| Boisson énergisante | 250 ml | 80 |
| Chocolat noir | 30 g | 24 |
Portions arrondies aux formats usuels ; teneurs indicatives, sujettes à une variabilité importante selon la portion, le type de café et la préparation. D’après van Dam et al. (NEJM 2020) et Wierzejska & Gielecińska (Nutrients 2024), repris dans la revue.
C’est précisément ce qu’a documenté la cohorte genevoise et lémanique SKIPOGH (Swiss Kidney Project on Genes in Hypertension), en dosant la caféine et ses métabolites — paraxanthine, théobromine, théophylline — par chromatographie en phase liquide couplée à la spectrométrie de masse, dans les urines de 24 heures puis dans le plasma [2]. Le constat est net : l’auto-rapport ne concorde que médiocrement avec l’exposition réellement mesurée, un décalage confirmé sur deux cohortes de population [3]. L’illustration la plus parlante : même chez les participants déclarant ne consommer aucune caféine, le taux plasmatique moyen restait nettement détectable. Autrement dit, une bonne part de l’« hétérogénéité » entre études tient peut-être moins à la biologie qu’à l’instrument de mesure.
Quand on mesure, le signal change
L’intérêt de doser plutôt que déclarer apparaît sur un paramètre où l’intuition est trompeuse : la pression artérielle. Il faut ici distinguer deux temps. De façon aiguë, une dose de caféine élève bel et bien la pression — de l’ordre de 3 à 14 mmHg de systolique pendant deux à quatre heures — surtout chez le consommateur occasionnel. Mais une tolérance se développe chez le consommateur habituel, et la consommation chronique n’est pas associée à une hausse durable de la pression. SKIPOGH va plus loin : en reliant la pression artérielle ambulatoire sur 24 h à l’excrétion urinaire de caféine — donc à l’exposition chronique mesurée —, l’association observée était inverse, à chaque doublement de l’excrétion la systolique de 24 h et la systolique nocturne baissaient (respectivement d’environ 0,6 et 1,1 mmHg), avec des associations comparables pour la paraxanthine et la théophylline [4]. Effet modeste, modulé par le traitement antihypertenseur, le diabète et l’alcool. La prudence en cas d’hypertension mal contrôlée vise donc l’à-coup pressif aigu et la susceptibilité individuelle, non l’exposition régulière — distinction que les données auto-rapportées effacent et que le dosage révèle.
Ce que la revue NDT en retient pour la MRC
Sur le rein, les grandes cohortes vont dans le même sens favorable : consommation de café associée à une moindre incidence de MRC, de façon dose-dépendante, avec un bénéfice plus marqué chez les diabétiques, les obèses et les sujets âgés ; deux méta-analyses confirment l’association avec un risque moindre de MRC incidente, d’insuffisance rénale terminale et d’albuminurie. Reste la nuance du métaboliseur lent : chez les porteurs de variants CYP1A2 à clairance lente, une consommation élevée (> 3 tasses/jour) a été associée à un surrisque d’albuminurie et d’hyperfiltration — un sous-groupe que seul un dosage, et non un questionnaire, permettrait d’identifier proprement.
En pratique
Le seuil de sécurité reste < 400 mg de caféine par jour chez l’adulte (environ 6 espressos). Prudence en cas d’insomnie, d’anxiété, de palpitations ou d’hypertension mal contrôlée, et chez les patients en stade 4–5 ou en dialyse, pour qui les données manquent. Pour tous les autres, l’absence de restriction systématique allège un fardeau diététique déjà lourd — un bénéfice de qualité de vie en soi. Et la prochaine génération d’études gagnerait à mesurer l’exposition plutôt qu’à la faire déclarer.
À retenir pour le patient
- Pour la plupart des patients avec MRC, une consommation modérée de café est sûre (jusqu’à ~400 mg de caféine/jour, soit un nombre de tasses variable selon la préparation).
- Rien ne justifie de restreindre le café au seul motif d’une MRC.
- Les études observationnelles suggèrent une association avec un moindre risque de progression de la MRC — sans preuve de causalité.
- L’excès de café caféiné — surtout ponctuel, chez qui n’en boit pas habituellement — est à éviter en cas d’insomnie, d’anxiété, de palpitations ou d’hypertension mal contrôlée.
- Le décaféiné est une alternative en cas de sensibilité à la caféine ou de troubles du sommeil.
- Les cafés sucrés ou hypercaloriques ne sont pas équivalents au café nature.
Bibliographie
[1] Bigotte Vieira M, Nicolau C, Curto A, Magriço R, Mc Causland FR, Neves JS. Coffee consumption and chronic kidney disease. Nephrol Dial Transplant 2026 (advance access). https://doi.org/10.1093/ndt/gfag107
[2] Petrovic D, Estoppey Younes S, Pruijm M, Ponte B, Ackermann D, Ehret G, et al. Relation of 24-hour urinary caffeine and caffeine metabolite excretions with self-reported consumption of coffee and other caffeinated beverages in the general population. Nutr Metab (Lond) 2016;13:81. https://doi.org/10.1186/s12986-016-0144-4
[3] Laaboub N, Ranjbar S, Strippoli MPF, Marques-Vidal P, Estoppey-Younes S, Ponte B, et al. Self-reported caffeine consumption mismatched consumption measured by plasma levels of caffeine and its metabolites: results from two population-based studies. Eur J Nutr 2024;63(5):1555–1564. https://doi.org/10.1007/s00394-024-03351-9
[4] Guessous I, Pruijm M, Ponte B, Ackermann D, Ehret G, Ansermot N, et al. Associations of ambulatory blood pressure with urinary caffeine and caffeine metabolite excretions. Hypertension 2015;65:691–696. https://doi.org/10.1161/HYPERTENSIONAHA.114.04512
Article rédigé avec l’assistance de Claude (Anthropic) pour la recherche, la rédaction et la programmation. La responsabilité éditoriale et les positions cliniques relèvent de l’auteur seul.







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