Page de référence. Synthèse fondée sur la conférence de controverse KDIGO 2025 introduisant le concept d’« ostéoporose associée à la MRC » (Ketteler et al., Kidney Int 2025) [1] et sur la revue CJASN 2026 de Mulroy et al. (Kidney Cross-Talk) [2], complétée du consensus européen sur l’ostéoporose en MRC G4-G5D [3]. Elle est complémentaire de la page Bilan phospho-calcique — KDIGO 2017 (concept CKD-MBD, chélateurs, vitamine D, calcimimétiques) et de la section antirésorbeurs des Bonnes pratiques HD 2026 — chapitre 10. Elle se concentre sur le risque fracturaire, son évaluation et le traitement anti-ostéoporotique sur l’ensemble du spectre MRC (non-dialyse, dialyse, transplantation).
Pourquoi un cadre dédié
La MRC multiplie par 2 à 3 le risque de fracture par rapport à une fonction rénale normale, et la relation est graduée : dans une cohorte de femmes de plus de 65 ans, l’incidence de fracture à 3 ans passait de 4,3 % pour un DFGe ≥ 60 à 9,6 % pour un DFGe < 15 ml/min/1,73 m² [4]. La surmortalité post-fracture est elle aussi graduée : la mortalité après fracture de hanche est doublée en cas de MRC [5], et une fracture à bas traumatisme en dialyse s’accompagne d’un risque de décès environ 5 fois supérieur [6].
En 2025, la conférence de controverse KDIGO a introduit le terme « ostéoporose associée à la MRC » (CKD-associated osteoporosis) [1]. Ce cadre intègre :
- Voies traditionnelles : perte osseuse liée à l’âge, hypogonadisme, os diabétique, ostéoporose cortico-induite.
- Voies spécifiques à la MRC : trouble du métabolisme minéral (activité FGF-23 accrue, défaut d’activation de la vitamine D, baisse de l’absorption intestinale du calcium, rétention du phosphate, hyperparathyroïdie secondaire), activation immunitaire, toxines urémiques, dysbiose intestinale, réponse osseuse variable à la PTH et dysfonction ostéocytaire.
En pratique, l’hyperparathyroïdie secondaire favorise un haut remodelage (perte de l’intégrité micro-architecturale), tandis qu’une suppression excessive de la PTH (excès de métabolites actifs de la vitamine D) conduit à un os adynamique (bas remodelage) où les microfissures s’accumulent [1]. Le défaut de minéralisation de l’ostéoïde définit l’ostéomalacie. C’est cette coexistence ostéoporose / ostéodystrophie rénale qui rend le traitement plus délicat qu’en population générale.
Évaluer l’os et le risque fracturaire
Biopsie osseuse de la crête iliaque
Référence pour caractériser le phénotype osseux : remodelage (bas/haut), minéralisation (normale/anormale) et volume (bas/normal/haut) [2]. Indisponible dans la plupart des centres. À considérer surtout lorsqu’un os adynamique est suspecté — contre-indication relative aux antirésorbeurs — situation que seule l’histomorphométrie (couplée à l’immunomarquage de la sclérostine) identifie avec certitude [1,2]. Limite : information localisée à la crête iliaque, dont la concordance avec le rachis ou la hanche n’est pas garantie.
Indices biochimiques du métabolisme minéral
Calcium, phosphate, 25(OH)D, phosphatase alcaline, PTH. Environ 70 % des patients ont une hyperparathyroïdie secondaire dès que le DFGe passe sous 30 ml/min/1,73 m² [2]. La PTH est un marqueur indirect et imparfait du remodelage : aucun seuil ne sépare formellement bas et haut remodelage, mais certains auteurs retiennent une PTH > 800 ng/L (≈ 85 pmol/L) comme évocatrice de haut remodelage [2]. Toujours interpréter la PTH conjointement au calcium, au phosphate, à la 25(OH)D et aux marqueurs de remodelage.
Marqueurs du remodelage osseux non éliminés par le rein
Point essentiel en MRC : n’utiliser que des marqueurs non éliminés par le rein [2] —
- Formation : phosphatase alcaline osseuse (BAP), propeptide N-terminal du procollagène de type I intact (PINP intact).
- Résorption : phosphatase acide tartrate-résistante isoforme 5b (TRAP-5b).
Des taux élevés sont associés au risque fracturaire à l’échelle populationnelle, sans prédiction individuelle fiable [2]. Deux usages cliniques utiles : (1) orienter vers un bas ou un haut remodelage ; (2) suivre l’adhérence et la réponse au traitement — mesure avant puis 12 semaines après l’initiation, une variation dépassant le least significant change (LSC = 2,77 × coefficient de variation de l’essai) signant une réponse suffisante.
Capacité de discrimination des marqueurs (d’après la revue CJASN, données Lima, Jørgensen et Salam [2,7,8,9]) :
| Marqueur (essai) | Stade | Seuil bas remodelage | AUC | Seuil haut remodelage | AUC |
|---|---|---|---|---|---|
| BAP — IDS (µg/L) | 4-5D | < 21 ; < 24 | 0,82 ; 0,94 | > 31 ; > 34 | 0,75 ; 0,78 |
| BAP — Quidel (U/L) | 2-5D | < 27 | 0,81 | > 35 | 0,86 |
| TRAP-5b — IDS (U/L) | 4-5D | < 4,6 ; < 3,4 | 0,80 ; 0,93 | > 4,6 ; > 5,1 | 0,71 ; 0,75 |
| TRAP-5b — Quidel (U/L) | 2-5D | < 4,3 | 0,66 | > 4,3 | 0,68 |
| PINP intact — IDS (ng/ml) | 4-5D | < 57 ; < 50 | 0,79 ; 0,89 | > 107 ; > 121 | 0,92 ; 0,84 |
| PINP intact — Roche (ng/ml) | 4-5D | < 124 | 0,72 | > 142 | 0,73 |
AUC > 0,7 = discrimination cliniquement utile. D = dialyse.
Densitométrie (DXA)
La DMO surfacique prédit le risque fracturaire aussi bien en MRC qu’en fonction normale, transplantés compris [10]. Mesurer rachis lombaire et hanche (col fémoral, hanche totale) chez tous ; ajouter le 1/3 radius (> 80 % d’os cortical) chez les patients MRC avec hyperparathyroïdie secondaire, car l’HPT touche préférentiellement l’os cortical [1,2].
Classification OMS (T-score) : normal ≥ −1,0 ; ostéopénie −1,0 à −2,5 ; ostéoporose ≤ −2,5 [2].
Indications de DXA en MRC selon KDIGO [1], lorsque le résultat orientera la décision thérapeutique : femmes ménopausées ou aménorrhéiques, hommes ≥ 50 ans, patients sous l’équivalent de ≥ 5 mg/j de prednisone, receveurs de greffe rénale.
Trabecular bone score (TBS) et FRAX
- TBS (indice DXA de micro-architecture trabéculaire) : abaissé en MRC, mais ne prédit pas les fractures indépendamment de la DMO et des facteurs cliniques — utilité incertaine en MRC [11].
- FRAX : utilité incertaine en MRC ; selon les cohortes, il prédit ou n’améliore pas la discrimination par rapport à la DMO seule [12,13]. Seuils américains de haut risque : fracture ostéoporotique majeure ≥ 20 %, fracture de hanche ≥ 3 % [2].
Traiter : principes et molécules
Avant toute chose : optimiser le CKD-MBD (cf. page Bilan phospho-calcique) — calcémie, phosphatémie, carence en 25(OH)D, HPT — et écarter un os adynamique avant un antirésorbeur.
Stratégie selon le stade :
- MRC G1-G3 : l’efficacité et la sécurité des traitements anti-ostéoporotiques sont comparables à celles de la population générale [2] → suivre les recommandations standard.
- MRC G4-G5 / dialyse : données limitées ; patients exclus des grands essais. Gains de DMO documentés pour plusieurs molécules, mais aucune réduction du risque fracturaire prouvée par essai randomisé dans ce groupe [2,3]. Décision concertée néphrologie – spécialiste des maladies osseuses.
Bisphosphonates
Analogues du pyrophosphate, inhibiteurs de la résorption ; éliminés par le rein, rétention osseuse prolongée, dialysabilité variable [2]. Efficacité et tolérance comparables en MRC G3 (analyses post-hoc alendronate, risédronate) [14,15], possiblement supérieures en cas de haut remodelage de base.
Seuils des notices (ClCr) : contre-indiqués si ClCr < 35 ml/min (alendronate / Fosamax®, acide zolédronique / Aclasta®) ou < 30 ml/min (risédronate / Actonel®, ibandronate / Bonviva®) [2]. Néphrotoxicité tubulaire rapportée avec le zolédronate. Signal observationnel d’aggravation de la MRC (G3b-5) et de risque d’IRA chez le sujet âgé complexe [16,17] → prudence, vraies données « monde réel ».
En MRC G4-5, usage hors AMM par certains experts chez les patients à haut risque, surtout à haut remodelage : dose réduite (~50 %) et durée raccourcie pour limiter la rétention et la sur-suppression du remodelage [2,18]. (En hémodialyse, voir le protocole ibandronate détaillé dans le chapitre 10 des Bonnes pratiques HD 2026.)
Dénosumab (Prolia® 60 mg SC / 6 mois)
Anticorps anti-RANKL ; non éliminé par le rein (système réticulo-endothélial), pas d’accumulation en MRC [2]. FREEDOM : réduction des fractures vertébrales, non-vertébrales et de hanche, sans différence d’effet ni d’effets indésirables entre sous-groupes de fonction rénale [19,20]. Petites séries en G5D : gains de DMO ; une étude observationnelle (1032 patients en HD) rapporte moins de fractures composites sous dénosumab que sous alendronate (5,7 % vs 11,7 %) [21]. Aucun essai randomisé n’a démontré de réduction fracturaire en MRC à ce jour.
Sécurité — le point critique : risque d’hypocalcémie sévère, majeur en MRC avancée et en dialyse. Chez des femmes dialysées, incidence cumulée à 12 semaines de 41,1 % vs 2,0 % (bisphosphonates oraux), survenant surtout 2-5 semaines après l’injection [22]. La FDA a émis en 2024 un avertissement encadré (boxed warning) en MRC avancée [23]. Prévention : supplémentation calcium + vitamine D et surveillance rapprochée de la calcémie pendant les 2 premiers mois [24]. (Protocole de prévention détaillé en HD dans les Bonnes pratiques.)
Effet rebond à l’arrêt : pas de fixation osseuse → arrêt = remontée brutale du remodelage, perte osseuse rapide, fractures vertébrales multiples spontanées [25]. Toute interruption impose un relais. La poursuite au-delà de 10 ans et la conduite à tenir lorsqu’un patient progresse vers la dialyse (donc vers un haut risque d’hypocalcémie) relèvent d’une décision individualisée : poursuite avec monitoring rapproché, ou bascule hors AMM vers un bisphosphonate [2].
Analogues de la PTH et de la PTHrP
Tériparatide (PTH 1-34, Forsteo® et biosimilaires) et abaloparatide (PTHrP) : ostéoanaboliques, non éliminés par le rein. Réduction des fractures vertébrales et non-vertébrales démontrée en population générale ; sous-analyses sans différence en MRC légère à modérée [26,27]. Intérêt particulier en cas d’os adynamique : pilotes et cohortes montrent des gains de DMO en HD, et un essai randomisé en G5D chez des patients à remodelage non élevé a montré une augmentation de DMO sous tériparatide vs contrôle [2,28].
Sécurité : hypercalcémie [2]. L’abaloparatide, à moindre risque d’hypercalcémie, serait théoriquement favorable en MRC avancée mais n’y a pas été étudié ; sa disponibilité en Suisse est à vérifier (compendium.ch). À éviter en cas d’hyperparathyroïdie de base. Traitement limité dans le temps (≈ 24 mois) suivi d’un antirésorbeur de consolidation — modalités optimales indéfinies en MRC avancée.
Romosozumab (Evenity® 210 mg SC / mois × 12)
Anticorps anti-sclérostine, double effet (↑ formation, ↓ résorption). Réduction des fractures vertébrales et non-vertébrales en population générale [29,30]. Sous-analyse : gain de DMO et baisse du risque de fracture vertébrale à travers les strates de DFGe (30-59, 60-89, ≥ 90), sécurité comparable [31]. En G5D : étude observationnelle (76 patients en HD) avec gains importants de DMO lombaire (+15,3 %) et au col fémoral (+7,2 %) à 1 an [32] ; séquence romosozumab puis dénosumab étudiée sur 13 patients [33].
Sécurité : signal de surrisque cardiovasculaire (vs alendronate) → avertissement encadré FDA [30,34]. À éviter en cas d’infarctus ou d’AVC dans l’année, et à manier avec prudence chez les patients à facteurs vasculaires mal contrôlés — population MRC déjà à haut risque CV, sans stratification validée. À réserver au très haut risque fracturaire où le bénéfice osseux l’emporte. Relais antirésorbeur indispensable après les 12 mois.
Messages clés
- La MRC augmente le risque fracturaire et la surmortalité post-fracture de façon graduée ; KDIGO 2025 parle désormais d’ostéoporose associée à la MRC.
- Écarter un os adynamique avant tout antirésorbeur ; optimiser le CKD-MBD au préalable.
- En MRC, n’utiliser que les marqueurs de remodelage non éliminés par le rein : BAP, PINP intact, TRAP-5b — surtout pour le suivi de réponse à 12 semaines.
- DXA valide en MRC ; ajouter le 1/3 radius si hyperparathyroïdie secondaire. TBS et FRAX d’utilité incertaine.
- G1-G3 : prise en charge standard. G4-G5/dialyse : gains de DMO documentés, réduction fracturaire non prouvée, décision concertée.
- Dénosumab : pas d’accumulation rénale, mais hypocalcémie sévère en MRC avancée (boxed warning FDA 2024) et rebond à l’arrêt imposant un relais.
- Bisphosphonates : contre-indiqués selon ClCr ; usage hors AMM à dose réduite chez des cas sélectionnés.
- Tériparatide : utile si os adynamique ; risque d’hypercalcémie ; consolidation requise. Romosozumab : très haut risque seulement, surrisque CV.
Pour aller plus loin
- Bilan phospho-calcique — KDIGO 2017 — concept CKD-MBD, chélateurs, vitamine D, calcimimétiques, pharmacopée suisse.
- Bonnes pratiques HD 2026 — chapitre 10 (métabolisme phospho-calcique en HD) — section Ostéoporose et antirésorbeurs en HD : protocole ibandronate, prévention de l’hypocalcémie sous Prolia®.
- Bases de l’interprétation du bilan phosphocalcique et de l’ostéodensitométrie osseuse — physiologie de la DXA (présentation A. Trombetti).
- Quelques rappels sur le calcium — CaSR et régulation ; ABC de l’hypercalcémie.
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Cet article a été rédigé avec la complicité de Claude (Anthropic), qui m’a aidé à synthétiser la littérature et à mettre le texte en forme. La sélection des sources, les angles cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miens.







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