Un récent reportage de Mise au point (RTS) [0] a remis en lumière une réalité que la néphrologie connaît de longue date mais qui reste mal documentée dans la pratique courante : le commerce d’organes et le « tourisme de la transplantation ». Le sujet décrit l’Égypte comme une plaque tournante du trafic illégal d’organes pour l’Afrique et le Moyen-Orient, où des personnes en grande précarité — notamment parmi les quelque 1,2 million de réfugiés soudanais au Caire — vendent un rein à des receveurs souvent étrangers cherchant à contourner les listes d’attente.
Au-delà de l’indignation légitime, ce phénomène pose au néphrologue praticien deux questions concrètes : comment prendre en charge le patient qui revient greffé de l’étranger, et comment se positionner sur le plan éthique et légal. Cet article tente d’articuler ces deux dimensions.
J’avais abordé ce sujet à deux reprises aux débuts du blog : Inégalités face à la transplantation d’organes (2010) et Le tourisme de transplantation (2011), à propos de la présentation du Dr Jacques Klein au journal club. Quinze ans plus tard, le constat clinique n’a guère changé — il s’est précisé.
Une économie de la pénurie
Le moteur du phénomène est structurel. Selon les chiffres cités dans le reportage, moins de 10 % des malades en attente trouvent un donneur, et l’on estime qu’entre 2 et 7 millions de personnes meurent chaque année faute de greffon rénal. Plusieurs ONG évaluent entre 720 millions et 1,4 milliard de francs les revenus annuels mondiaux de la traite d’êtres humains à des fins de prélèvement d’organes. Le tourisme de transplantation représenterait environ 10 % de l’ensemble des greffes réalisées dans le monde [1], les destinations historiques étant la Chine, les Philippines, le Pakistan, l’Inde et, désormais, l’Égypte.
La Suisse n’est pas extérieure à cette logique de pénurie, même si elle s’y inscrit dans un cadre légal strict. Au 31 décembre 2025, 1325 personnes se trouvaient sur la liste d’attente nationale pour un don vital, dont 67 sont décédées dans l’année [2]. Le rein demeure l’organe le plus demandé, avec un délai d’attente médian historiquement supérieur à 900 jours. Le taux de donneurs décédés reste parmi les plus bas d’Europe occidentale (environ 18–22 par million d’habitants), et le taux de refus lors des entretiens avec les proches atteint 60 % selon Franz Immer, directeur de Swisstransplant. C’est précisément cette tension entre besoin et disponibilité qui peut conduire certains patients à envisager une greffe commerciale à l’étranger.
Le greffé « revenant » : un profil clinique à risque
Les données convergentes de plusieurs centres montrent que le receveur d’une greffe commerciale présente une trajectoire post-transplantation nettement plus compliquée que celle du greffé local. La série de référence de l’UCLA (Gill et al., CJASN 2008) concluait déjà que les « touristes » avaient une évolution post-transplantation plus complexe, avec une incidence plus élevée de rejet aigu et de complications infectieuses sévères [3].
Cette observation a été confirmée à l’ère post-Déclaration d’Istanbul. Dans la cohorte saoudienne d’AlBugami et al. (Nephrology 2018), portant sur 86 receveurs revenant de l’étranger comparés à 365 greffés locaux, les survies du greffon et du patient à un an étaient significativement inférieures chez les touristes (87,2 % vs 98,0 % et 90,7 % vs 98,0 % respectivement, p < 0,001). Les touristes présentaient un taux significativement plus élevé de rejet cellulaire aigu (19,8 % vs 7,1 %, p < 0,001) et des taux significativement supérieurs d’infections virales, bactériennes et fongiques graves [4]. Fait marquant pour l’organisation des soins : les patients se présentaient précocement après la greffe, à une médiane de 17,5 jours, et près de la moitié (47,7 %) étaient pris en charge initialement aux urgences.
Le profil infectieux est particulièrement préoccupant et doit orienter le bilan de retour. La littérature décrit un spectre large : infections virales (VIH, hépatites B et C), bactériennes (Mycobacterium tuberculosis, Pseudomonas, Enterococcus, E. coli, Acinetobacter), fongiques (Aspergillus, Zygomycètes, Scedosporium) et parasitaires (Plasmodium, Trypanosoma cruzi, Strongyloides) [5]. Les revues spécialisées soulignent que les plus inquiétantes sont les infections virales transmises par voie sanguine et les infections fongiques invasives, souvent fatales [6]. À cela s’ajoutent un risque accru de fonction retardée du greffon, de complications vasculaires et chirurgicales, et de néoplasies de novo.
Le point critique pour notre pratique : la documentation du centre transplanteur et la prophylaxie anti-infectieuse sont souvent incomplètes ou inexistantes, et les receveurs n’ont parfois pas reçu les vaccinations standard en préparation. On hérite donc d’un patient immunodéprimé, sans schéma d’induction documenté, sans typage HLA fiable du donneur, sans statut sérologique connu, et sans prophylaxie (CMV, Pneumocystis) établie.
Bilan du greffé revenant — proposition de check-list
Reconstitution du dossier
- Pays et date de la greffe ; type de donneur (vivant/décédé, apparenté ou non)
- Schéma d’induction et immunosuppression d’entretien reçus
- Typage HLA donneur/receveur et cross-match, si disponibles
Dépistage infectieux élargi
- Sérologies : VIH, VHB (Ag HBs, anti-HBc, anti-HBs), VHC, CMV, EBV
- Virémies : CMV (PCR), BK virus (PCR plasma/urine)
- Tuberculose : IGRA (quantiféron) ± imagerie thoracique
- Selon zone géographique : Strongyloides, paludisme, Trypanosoma cruzi, schistosomiase
Évaluation du greffon et du traitement
- Créatinine, DFGe, sédiment urinaire, rapport protéinurie/créatininurie (mg/mmol)
- Taux résiduels d’anticalcineurines (ajustement)
- Échographie-doppler du greffon (complications vasculaires/urologiques)
- Discuter biopsie du greffon selon contexte (dysfonction, suspicion de rejet)
Mise en place
- Prophylaxies à (ré)instaurer selon le délai post-greffe : Pneumocystis, CMV, antifongique selon risque
- Mise à jour du statut vaccinal
- Avis infectiologue (médecine tropicale + immunodépression) au moindre doute
- Coordination d’emblée avec un centre de transplantation (HUG ou CHUV)
Le dilemme éthique et le cadre légal
Le néphrologue se trouve ici devant une tension réelle, qualifiée dans la littérature de « dilemme du néphrologue » : le refus de cautionner une pratique illégale et exploitante d’un côté, l’obligation déontologique de soigner sans jugement le patient qui revient, de l’autre. La position internationale est claire sur le premier point sans jamais transiger sur le second : on condamne le commerce, on soigne la personne.
Le cadre de référence est la Déclaration d’Istanbul sur le trafic d’organes et le tourisme de transplantation (2008, révisée en 2018). Elle distingue le simple voyage pour transplantation du tourisme de transplantation : un voyage devient du tourisme de transplantation s’il est question de trafic d’organe ou de marché de transplantations, ou si les ressources destinées aux patients étrangers nuisent à la capacité du pays à fournir les services de transplantation pour sa propre population [1]. La Déclaration précise d’ailleurs que les voyages de receveurs dans des pays étrangers pour subir une transplantation ne sont pas tous contraires à l’éthique. À ce socle s’ajoutent la position de l’OMS [7], de la Société de transplantation (TTS) et de la Société internationale de néphrologie, ainsi que la Convention du Conseil de l’Europe contre le trafic d’organes humains, seul instrument international de droit pénal en la matière.
En Suisse, la loi fédérale sur la transplantation (RS 810.21, en vigueur depuis 2007) interdit explicitement le commerce d’organes et vise à éviter les abus dans l’utilisation des organes [8]. Le commerce d’organes et la transplantation d’organes prélevés contre rémunération sont punissables d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire (art. 7 et 69). Le système repose, jusqu’au passage attendu au consentement présumé au sens large — dont l’entrée en vigueur est prévue par l’OFSP pour le troisième trimestre 2027, conditionnée à la disponibilité de l’e-ID et du registre national [9] — sur le consentement explicite au sens large et sur le don altruiste, non rémunéré.
Et le patient qui revient ? L’interdiction pénale (art. 7 et 69 RS 810.21) vise le commerce et la transplantation d’organes obtenus contre rémunération — autrement dit les intermédiaires et les équipes, non le malade qui achète un greffon pour son propre usage. Depuis la ratification de la Convention du Conseil de l’Europe (entrée en vigueur en Suisse le 1er février 2021), les actes commerciaux commis à l’étranger par un résident suisse sont en principe punissables [10] ; mais la qualification pénale du receveur lui-même reste incertaine et sans précédent connu. Surtout, le néphrologue n’a aucune obligation de signalement et reste tenu au secret médical : le patient peut être accueilli et soigné sans aucune conséquence légale du seul fait de se présenter. La Suisse ne connaît d’ailleurs pas de dispositif de déclaration comparable à celui de l’Agence française de la biomédecine.
Il faut enfin souligner une nuance importante : tout déplacement transfrontalier n’est pas illégitime. Le voyage devient répréhensible lorsqu’il s’accompagne de trafic ou de commerce ; en revanche, certaines situations sont légitimes et à moindre risque — donneur vivant et receveur résidant dans des juridictions différentes, ou cadre d’un programme officiel et régulé d’échange d’organes de donneurs décédés. C’est précisément le modèle de la plateforme européenne FOEDUS, à laquelle la Suisse participe activement, avec 69 organes importés et 25 exportés en 2025 [2].
Une responsabilité de prévention
La meilleure réponse au tourisme de transplantation reste, en amont, l’augmentation du pool de donneurs légitimes et l’information honnête des patients. Pour le néphrologue qui suit des patients dialysés en attente de greffe, cela signifie aborder ouvertement, sans moralisme, les risques médicaux considérables d’une greffe commerciale — survie réduite du greffon et du patient, complications infectieuses graves, absence de garanties immunologiques — et soutenir les filières de don vivant apparenté et de don croisé, qui restent sous-utilisées en Suisse.
Le passage prochain au consentement présumé, l’inscription précoce sur liste, la promotion du don vivant et l’optimisation des entretiens avec les proches constituent les leviers structurels. Face à un patient qui envisage l’étranger par désespoir devant un délai d’attente de près de trois ans, l’écoute et l’information valent mieux que la condamnation. Et lorsqu’il revient greffé, notre rôle est sans ambiguïté : l’accueillir, le dépister, le traiter.
Références
- Trafic d’organes : le tourisme de la transplantation. Mise au point, RTS, 2026. Voir le reportage
- Déclaration d’Istanbul sur le trafic d’organes et le tourisme de transplantation (2008, éd. 2018). Synthèse
- Swisstransplant. Le nombre de dons d’organes reste stable — chiffres 2025. Communiqué, 22 janvier 2026. Lien
- Gill J, et al. Transplant tourism in the United States: a single-center experience. Clin J Am Soc Nephrol. 2008;3(6):1820-8. doi:10.2215/CJN.02180508
- AlBugami MM, et al. Transplant tourism following the declaration of Istanbul: poor outcomes and nephrologist dilemma. Nephrology (Carlton). 2018;23(12):1139-44. doi:10.1111/nep.13181
- Anker AE, et al. Infectious disease complications of transplant tourism. Expert Rev Anti Infect Ther. 2021;19(5):531-9. doi:10.1080/14787210.2020.1851196
- Martin DE, et al. Transplant tourism: understanding the risks. Curr Infect Dis Rep. 2015;17(4):479. doi:10.1007/s11908-015-0479-4
- Organisation mondiale de la Santé. Transplantation d’organes et de tissus humains (WHA63.22). PDF
- Loi fédérale sur la transplantation d’organes, de tissus et de cellules (RS 810.21). Législation OFSP
- Swisstransplant. L’introduction tant attendue du principe du consentement présumé s’annonce enfin. Communiqué, janvier 2026. Lien
- Office fédéral de la santé publique. La Suisse s’engage contre le trafic d’organes — Convention du Conseil de l’Europe, en vigueur le 1er février 2021. Lien
Cet article a été rédigé avec la complicité de Claude (Anthropic), qui m’a aidé à synthétiser la littérature et à mettre le texte en forme. La sélection des sources, les angles cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miens.




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