Une revue de Cherney, Alicic et Bonaca paraît dans Mayo Clinic Proceedings [1]. Elle élargit aux quatre classes néphroprotectrices contemporaines un raisonnement que j’avais ouvert ici en avril pour les IEC/sartans [2] et qui sous-tend implicitement le billet du 10 mai sur les SGLT2i [3] : la chute initiale du DFGe à l’introduction d’un traitement néphroprotecteur n’est pas une néphrotoxicité, c’est sa signature hémodynamique.
Trois mécanismes hémodynamiques, une exception
Trois classes agissent sur l’hémodynamique glomérulaire — par des chemins différents, mais avec un effet net commun (réduction de l’hyperfiltration mal-adaptive) :
- IEC/sartans : vasodilatation efférente par blocage de l’angiotensine II.
- Gliflozines : restauration du feedback tubulo-glomérulaire et reprise du tonus afférent.
- Finérénone : effet hémodynamique modeste, complété par des effets anti-inflammatoires et anti-fibrotiques liés au blocage du récepteur minéralocorticoïde.
La quatrième classe — les agonistes du GLP-1 — fait exception. Le « dip » mesuré sur la créatinine après introduction du sémaglutide disparaît quand on mesure le DFGe par la cystatine C, et il n’y a pas de rebond à l’arrêt [4]. Ce n’est donc pas un effet hémodynamique rénal mais probablement la conséquence de la perte de poids, qui réduit l’hyperfiltration liée à l’obésité. Conséquence pratique : si le DFGe chute franchement après l’introduction d’un GLP-1 RA, ce n’est pas attendu — il faut chercher une autre cause.
Les chiffres
Sur les essais menés en population MRC, l’amplitude moyenne du dip va de 1,3 % à 11,3 % — toujours largement en dessous du seuil clinique de 30 %.
| Essai | Molécule | DFGe basal (mL/min/1,73 m²) | Fenêtre | Δ DFGe |
|---|---|---|---|---|
| IDNT | Irbésartan | 46,4 | 1 mois | −1,3 % |
| FIGARO-DKD | Finérénone | 67,6 | 4 mois | −5,1 % |
| RENAAL | Losartan | ~40 | 3 mois | −5,8 % |
| CREDENCE | Canagliflozine | 56,3 | 3 sem. | −6,6 % |
| FIDELIO-DKD | Finérénone | 44,4 | 4 mois | −7,2 % |
| EMPA-KIDNEY | Empagliflozine | 37,4 | 2 mois | −7,3 % |
| DAPA-CKD | Dapagliflozine | 43,2 | 2 sem. | −9,2 % |
| CONFIDENCE | Finérénone + empagliflozine | 53,9 | 2 sem. | −11,3 % |
| FLOW | Sémaglutide | 46,9 | 3 mois | −2,3 % |
Les analyses post-hoc (RENAAL, CREDENCE, DAPA-CKD, VERTIS-CV, EMPEROR-Reduced/Preserved) montrent qu’un dip plus marqué — toujours sous 30 % — prédit un bénéfice rénal à long terme plus marqué. Le dip est un marqueur de réponse, pas un signal d’alarme.
La règle des 30 %
C’est le seul chiffre à mémoriser en consultation.
< 30 % de chute, sans hyperkaliémie significative ni IRA franche → on continue. Pas de baisse de dose, pas d’arrêt. C’est la signature attendue du traitement.
≥ 30 % → on suspend, on recontrôle à 5–7 jours, on cherche un facteur indépendant : hypovolémie (diurétique trop dosé), AINS récents, sténose de l’artère rénale démasquée par le blocage du SRA, insuffisance cardiaque décompensée. Si la cause indépendante est corrigée et que le DFGe rebondit, on relance. Sinon, on adresse au néphrologue.
La surveillance biologique après introduction reste celle de la pratique habituelle. Ce qui change, ce n’est pas le contrôle — c’est ce qu’on a dit au patient avant. Le billet du 10 mai détaille les trois phrases qui désamorcent la cascade créatinine en hausse → adressage spécialisé → arrêt définitif.
Une remarque
La revue de Cherney est financée par Bayer (fabricant de la finérénone), avec rédaction médicale assurée par une agence (Prime Group). Les conflits déclarés des auteurs sont importants. Le fond clinique reste solide et aligné avec les analyses post-hoc indépendantes — il faut juste lire le tableau CONFIDENCE en gardant cela en tête.
Messages clés
- Le dip aigu du DFGe avec IEC/sartan, gliflozine et finérénone est hémodynamique — c’est la signature du bénéfice à long terme, pas une néphrotoxicité.
- 30 % est le seuil pratique : en dessous, on continue ; au-dessus, on suspend et on cherche une cause indépendante.
- Un dip plus marqué (toujours sous 30 %) prédit un bénéfice rénal plus marqué.
- Les GLP-1 RA font exception : pas d’effet hémodynamique rénal, donc une chute franche du DFGe doit faire chercher autre chose.
Pour aller plus loin
Sur nephro.blog :
- Les IEC et les sartans ne sont pas néphrotoxiques — et il faut arrêter de le dire (avril 2026).
- Floziner ou ne pas floziner — en s’aidant des recommandations pratiques du BMJ 2024 (mai 2026).
- Un nouveau verbe en néphrologie — l’article fondateur du verbe « floziner ».
Bibliographie
- Cherney DZI, Alicic RZ, Bonaca MP. Acute estimated glomerular filtration rate decline after initiation of therapies that slow kidney disease progression: clinical practice implications. Mayo Clin Proc. 2026 (in press). doi:10.1016/j.mayocp.2026.01.010
- Murray AS, et al. RAS inhibitors are not nephrotoxic — and we should stop saying so. Clin Med (Lond). 2026 (cité dans le billet d’avril sur nephro.blog).
- Agarwal A, Zeng X, Li S, et al. Sodium-glucose cotransporter-2 (SGLT-2) inhibitors for adults with chronic kidney disease: a clinical practice guideline. BMJ 2024;387:e080257. doi:10.1136/bmj-2024-080257
- Tuttle KR, Bosch-Traberg H, Cherney DZI, et al. Post hoc analysis of SUSTAIN 6 and PIONEER 6 trials. Kidney Int. 2023;103(4):772-781. doi:10.1016/j.kint.2022.12.028
- Agarwal R, Green JB, Heerspink HJL, et al. Finerenone with empagliflozin in chronic kidney disease and type 2 diabetes (CONFIDENCE). N Engl J Med. 2025;393(6):533-543. doi:10.1056/NEJMoa2410659
Cet article a été rédigé avec la complicité de Claude (Anthropic), qui m’a aidé à synthétiser la littérature et à mettre le texte en forme. La sélection des sources, les angles cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miens.








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