Mise à jour : mai 2026. La version originale (2013) reposait sur les formules MDRD et CKD-EPI 2009. Cette actualisation intègre l’équation CKD-EPI 2021 (sans variable de race), la place de la cystatine C formalisée par les recommandations KDIGO 2024, et répond aux questions les plus fréquentes posées par les lectrices et lecteurs depuis treize ans (250 commentaires à ce jour).
Le DFG est estimé, pas mesuré
Le débit de filtration glomérulaire (DFG) reflète la fonction des reins et fonde la classification de l’insuffisance rénale chronique (IRC) en cinq stades. L’ajout de la protéinurie (ou plus précisément de l’albuminurie, voir Protéinurie : aspects pratiques) à ce DFG a affiné cette classification dans la grille KDIGO.
En pratique courante, le DFG n’est pas mesuré directement mais estimé à partir de la créatinine plasmatique par une équation. On parle de DFGe (estimé) ou eGFR en anglais. La référence actuelle est l’équation CKD-EPI 2021, qui a remplacé MDRD et la version 2009 de CKD-EPI. Sa principale amélioration n’est pas mathématique mais éthique : elle a supprimé la variable de race, dont l’utilisation reposait sur un postulat biologiquement infondé.[1,2]
Pour les calculateurs en ligne actuels (CKD-EPI 2021 créatinine, cystatine C ou combinaison), voir Calculateurs en ligne.
Le point clé reste inchangé depuis 2013 : le DFG est estimé.
Le seuil de 60 ml/min/1,73 m² doit être interprété avec l’âge et l’albuminurie
La limite à 60 ml/min/1,73 m² peut être atteinte simplement en vieillissant. Un sujet de 40 ans avec une créatinine à 110 µmol/L a un DFGe d’environ 70 ml/min/1,73 m² ; à 80 ans avec exactement la même créatinine, il sera juste sous 60.
J’explique souvent à mes patients que le DFG correspond, en première approximation, au pourcentage de fonctionnement des reins. Le vieillissement physiologique fait perdre environ 1 % par année à partir de 30 ans.[3-5] Partant d’une fonction normale (100 %) à 30 ans, on se retrouve donc autour de 50 % à 80 ans, quoi que l’on fasse.

Cette règle linéaire est cependant une simplification. Quand on regarde les données mesurées chez 254 hommes « normaux » suivis pendant 12 à 24 ans (étude de Baltimore, Lindeman 1985), on découvre que le déclin est très inégal d’un sujet à l’autre — au point qu’environ un sujet sur trois ne perd pas de fonction rénale en vieillissant :

KDIGO 2024 rappelle la définition de l’IRC : un DFGe < 60 ml/min/1,73 m² ou la présence de marqueurs de lésion rénale (albuminurie, anomalies du sédiment urinaire, anomalies tubulaires, anomalies structurelles à l’imagerie ou à l’histologie, antécédent de transplantation), persistants depuis plus de 3 mois.[6] Au-dessus de 60, il faut donc une albuminurie ou une anomalie structurelle pour parler d’IRC. En dessous de 60, l’étiquette s’applique — mais chez un sujet âgé sans albuminurie, le risque d’évolution vers une IRC terminale reste inférieur à 1 %, ce qui justifie une surveillance simple plutôt qu’une cascade d’investigations.
Le DFGe a un intervalle de confiance large
Toute estimation devrait s’accompagner d’un intervalle de confiance — qui n’apparaît jamais sur les feuilles de laboratoire. Dans l’étude de Botev et coll. comparant le DFG estimé par MDRD au DFG mesuré à l’inuline (n=2208), la dispersion individuelle est considérable : un DFGe à 45 ml/min/1,73 m² peut correspondre à un DFG vrai allant de 30 à 86 ml/min/1,73 m².[7]

L’équation CKD-EPI 2021 a réduit le biais (−0,6 ml/min/1,73 m² vs −9,8 pour MDRD dans des cohortes européennes) mais la dispersion individuelle reste comparable : pour le même DFGe à 45, le DFG mesuré par ⁵¹Cr-EDTA dans la cohorte d’Aarhus (n=4688, Munch 2023) s’étend de 24 à 74 ml/min/1,73 m².[8]

Le message reste donc le même qu’en 2013 : un DFGe est une valeur imprécise, à replacer dans le contexte du patient. Je rapporte souvent cette valeur en l’arrondissant en fonction des valeurs antérieures, et je m’intéresse davantage à la trajectoire qu’au chiffre isolé.
Pour suivre cette trajectoire, il faut comparer ce qui est comparable : même équation (CKD-EPI 2021 vs MDRD vs Cockcroft-Gault donnent des valeurs sensiblement différentes), même marqueur (créatinine vs cystatine vs cr-cys), idéalement même laboratoire et même méthode de dosage de la créatinine (enzymatique IDMS vs Jaffé). Une « baisse » du DFGe peut n’être qu’un changement d’équation entre deux ordonnances ou un changement d’automate au laboratoire.
La cystatine C pour affiner les cas douteux
Quand la créatinine est ambiguë — sujet très musclé, très maigre, dénutri, amputé, alimentation particulière — la cystatine C offre un second marqueur indépendant de la masse musculaire. KDIGO 2024 (recommandation 1.1.2.1, grade 1B) propose de combiner créatinine et cystatine C (équation CKD-EPI 2021 cr-cys) chaque fois qu’elle est disponible, car elle reclasse correctement une fraction des patients étiquetés à tort en G3a.[6,9] En Suisse, le dosage est remboursé par la LS dans cette indication.
Pour aller plus loin, voir Cystatine C — pour affiner le diagnostic d’IRC.
FAQ : ce que les commentaires nous ont appris en treize ans
Mon DFG est entre 60 et 89. Suis-je en insuffisance rénale ?
Probablement pas. Cette zone correspond à une légère diminution par rapport à la moyenne d’un adulte jeune, fréquente avec l’âge ou un petit gabarit. En l’absence d’albuminurie, d’hypertension, d’anomalie échographique ou de facteurs de risque, c’est un état qui ne nécessite qu’une surveillance annuelle simple chez le médecin traitant.
Qu’est-ce qui fait varier ma créatinine d’un dosage à l’autre ?
Au moins six facteurs, parfois en quelques heures :
- Hydratation : une déshydratation peut élever la créatinine de 10–20 µmol/L.
- Effort musculaire récent (24–48 h avant) : sport intensif, port de charges, courbatures.
- Repas riche en viande dans les heures précédant la prise de sang.
- Suppléments de créatine (musculation) : effet direct sur le dosage.
- Masse musculaire : un homme musclé de 30 ans aura une créatinine plus haute qu’une femme âgée de 75 kg, à fonction rénale identique.
- Méthode de dosage : Jaffé vs enzymatique IDMS, qui peut donner des écarts de quelques µmol/L.
La variation jour-à-jour normale d’une créatinine est de l’ordre de ±15 à 25 µmol/L. Une seule valeur isolée ne fait pas un diagnostic.
Pourquoi mon laboratoire donne plusieurs DFG (Cockcroft, MDRD, CKD-EPI) ?
Par habitude. Les trois formules ne sont pas équivalentes :
- Cockcroft-Gault (1976) : intègre le poids corporel et sous-estime chez les sujets minces, surestime chez les obèses. À ne plus utiliser pour le diagnostic d’IRC.
- MDRD (1999) : imprécise au-dessus de 60 ml/min, à abandonner.
- CKD-EPI 2021 : la référence actuelle, plus précise sur l’ensemble de la plage de DFG.
C’est la valeur CKD-EPI 2021 qu’il faut regarder.
Quel rythme de baisse du DFG est normal, et lequel doit alerter ?
La baisse physiologique moyenne est d’environ 1 ml/min/1,73 m² par année après 30–40 ans, mais cette moyenne masque une grande dispersion individuelle (voir l’infographie plus haut). Une baisse de plus de 5 ml/min/an soutenue dans le temps justifie un avis néphrologique, surtout en présence d’albuminurie. Une variation de 5 à 10 points entre deux dosages, sans tendance, est le plus souvent du bruit (variabilité analytique + variabilité physiologique de la créatinine).
Mon DFG est très haut, supérieur à 120. Est-ce un problème ?
Au-dessus de 120 ml/min/1,73 m², CKD-EPI perd en précision (l’équation a été développée et validée surtout en zone basse). Une valeur isolée à 120–140 chez un sujet sain, sans albuminurie, n’a aucune signification pathologique. L’hyperfiltration vraie existe (diabète débutant, obésité importante, grossesse, apport protéique très élevé) mais se documente par DFG mesuré, pas par formule estimée.
Je n’ai qu’un seul rein. Mon DFG sera-t-il toujours diminué ?
Pas nécessairement. Après néphrectomie, le rein restant développe une hyperfiltration compensatrice qui ramène le DFG à environ 70–80 % de la valeur antérieure dans la majorité des cas. Le suivi spécifique consiste à surveiller la pression artérielle, l’albuminurie et le DFG, sans dramatiser un chiffre isolé.
Quand consulter un néphrologue ?
Les indications classiques (KDIGO 2024) incluent : DFGe < 30 ml/min/1,73 m², albuminurie supérieure à 30 mg/mmol, baisse rapide du DFG, hématurie persistante, hypertension difficile à contrôler, ou suspicion de cause spécifique (maladie auto-immune, antécédents familiaux, anomalies structurelles).
Messages clés
- Le DFG est estimé, jamais mesuré en routine.
- La référence actuelle est CKD-EPI 2021, sans variable de race.
- L’IRC se définit par un DFGe < 60 ou la présence de marqueurs de lésion rénale (albuminurie, anomalies structurelles), persistants depuis plus de 3 mois.
- Un DFGe entre 60 et 89 sans albuminurie ni anomalie structurelle ne définit pas une maladie chez un sujet âgé.
- Le déclin du DFG avec l’âge n’est pas universel : environ un sujet sur trois ne perd pas de fonction rénale en vieillissant.
- La dispersion individuelle du DFGe par rapport au DFG vrai reste considérable, même avec CKD-EPI 2021.
- La cystatine C (équation cr-cys) reclasse une fraction des G3a-A1 et désamorce le surdiagnostic.
- C’est la trajectoire dans le temps, pas la valeur isolée, qui compte.
Sources
- Inker LA, Eneanya ND, Coresh J, et al. New creatinine- and cystatin C–based equations to estimate GFR without race. N Engl J Med 2021;385:1737–1749. doi:10.1056/NEJMoa2102953
- Delgado C, Baweja M, Crews DC, et al. A unifying approach for GFR estimation: recommendations of the NKF-ASN Task Force on Reassessing the Inclusion of Race in Diagnosing Kidney Disease. Am J Kidney Dis 2022;79:268–288. doi:10.1053/j.ajkd.2021.08.003
- Davis DF, Shock NW. Age changes in glomerular filtration rate, effective renal plasma flow, and tubular excretory capacity in adult males. J Clin Invest 1950;29:496–507. doi:10.1172/JCI102286
- Fliser D. Ren sanus in corpore sano: the myth of the inexorable decline of renal function with senescence. Nephrol Dial Transplant 2005;20:482–485. doi:10.1093/ndt/gfh710
- Lindeman RD, Tobin J, Shock NW. Longitudinal studies on the rate of decline in renal function with age. J Am Geriatr Soc 1985;33:278–285. doi:10.1111/j.1532-5415.1985.tb07117.x
- KDIGO 2024 Clinical Practice Guideline for the Evaluation and Management of Chronic Kidney Disease. Kidney Int 2024;105(4S):S117–S314. doi:10.1016/j.kint.2023.10.018
- Botev R, Mallié JP, Couchoud C, et al. Estimating glomerular filtration rate: Cockcroft-Gault and Modification of Diet in Renal Disease formulas compared to renal inulin clearance. Clin J Am Soc Nephrol 2009;4:899–906. doi:10.2215/CJN.05371008
- Munch PV, Heide-Jørgensen U, Jensen SK, et al. Performance of the race-free CKD-EPI creatinine-based eGFR equation in a Danish cohort with measured GFR. Clin Kidney J 2023;16:2728–2737. doi:10.1093/ckj/sfad253
- Pottel H, Björk J, Rule AD, et al. Cystatin C–based equation to estimate GFR without the inclusion of race and sex. N Engl J Med 2023;388:333–343. doi:10.1056/NEJMoa2203769
Voir aussi
- Quelques considérations sur le débit de filtration glomérulaire
- Cystatine C — pour affiner le diagnostic d’IRC
- Protéinurie : aspects pratiques
- Calculateurs en ligne
Cet article a été actualisé en mai 2026 avec la complicité de Claude (Anthropic), qui m’a aidé à intégrer les recommandations KDIGO 2024, à reconstruire les figures à partir des données publiées (Lindeman 1985, Botev 2009, Munch 2023), à structurer la FAQ à partir des thèmes récurrents des 250 commentaires accumulés depuis 2013, et à mettre le texte en forme. La sélection des sources, les angles cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miens.








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