Synthèse de la revue invitée de Kraut & Kurtz parue dans CJASN en mai 2026 [1], relue à la lumière de KDIGO 2024 [2] et des essais randomisés publiés depuis 2019. Mise à jour : juin 2026.
L’acidose métabolique de la maladie rénale chronique (MRC) est l’acidose métabolique la plus fréquente au monde. Elle concerne 15 à 25 % des patients avec MRC selon le stade, et elle est associée à de la fonte musculaire, de l’os fragile, de l’hypoalbuminémie, de la progression de la MRC et à une surmortalité.
Il y a quinze ans, je terminais un billet sur le sujet en concluant qu’il fallait traiter l’acidose métabolique chez nos patients avec MRC — sur la foi de l’essai de Brito-Ashurst (134 patients, ralentissement du déclin du DFG, réduction du risque d’IRT [3]). Depuis, trois grands essais randomisés sont venus tempérer cet enthousiasme, et trois inflexions cliniques méritent d’être intégrées.
Trois essais récents largement neutres
BiCARB (2020) — Pragmatique, en double aveugle, chez 300 patients âgés (≥ 60 ans) avec MRC avancée et bicarbonate ≤ 22 mmol/L. Pas d’effet du bicarbonate de sodium oral sur la fonction physique ni sur les critères rénaux à 24 mois. Limite majeure : la séparation du bicarbonate sérique entre les bras n’a pas été soutenue dans le temps [4].
Preserve-Transplant (2023) — Essai suisse multicentrique, randomisé contre placebo, chez des transplantés rénaux avec acidose métabolique. Le bicarbonate a corrigé l’acidose, mais n’a pas ralenti le déclin du DFGe à deux ans [5].
VALOR-CKD (2024) — Phase 3 du vévérimère (polymère non-absorbé liant l’HCl gastrique), 1480 patients avec MRC stade 3b–4 et bicarbonate 12–20 mEq/L. Essai arrêté pour futilité. Là encore, la séparation du bicarbonate entre les bras n’a pas été obtenue de façon convaincante [6], ce qui limite les conclusions sur l’effet réel de la correction de l’acidose.
L’UBI Study (ouverte, non aveugle) reste positive [7], mais l’absence d’aveugle limite l’interprétation.
Une méta-analyse de 15 essais (2445 patients) suggère un effet possible sur la progression, mais avec une hétérogénéité importante et des essais sous-dimensionnés [8].
Trois inflexions à retenir
1. Le pH compte, pas seulement le bicarbonate
Une étude japonaise de Kajimoto (2021) sur 1058 patients avec MRC a séparé les patients à bicarbonate bas (≤ 21,5 mEq/L) selon leur pH. Parmi eux, seuls les acidémiques (pH < 7,32) avaient un risque accru d’IRT (HR 2,29) ; les hypobicarbonatémiques non acidémiques n’avaient pas ce sur-risque [9]. Surtout : 41 % des patients avec bicarbonate bas n’étaient pas acidémiques (pH normal 38 %, alcalin 3 %).
En pratique : avant d’introduire un traitement alcalinisant sur la base d’un seul bicarbonate sérique bas, mesurer le pH (gazométrie veineuse — suffisante en routine, peu coûteuse). Une partie des patients étiquetés « acidose métabolique » relève en réalité d’une alcalose respiratoire ou d’un trouble mixte (insuffisance cardiaque, BPCO).
⚠️ Cave — le dosage du bicarbonate est fragile
Le bicarbonate n’est pas mesuré directement : sur chimie standard, c’est le TCO₂ (CO₂ total, qui reflète surtout le HCO₃⁻) qui est dosé sur sérum ou plasma ; sur gaz veineux, le bicarbonate est calculé à partir du pH et de la pCO₂ (équation d’Henderson-Hasselbalch). Dans les deux cas, la valeur rendue dépend étroitement du pré-analytique :
- Tube adapté et hermétiquement fermé : un tube laissé ouvert ou mal bouché laisse échapper le CO₂ dissous → sous-estimation du bicarbonate (résultat faussement bas).
- Délai d’acheminement : plus le prélèvement traîne à température ambiante, plus le CO₂ s’échappe et plus le glucose du tube est métabolisé en lactate (production de H⁺ in vitro) — double effet à la baisse.
- Gazométrie veineuse : seringue héparinée, purge de l’air, analyse dans les 15–30 minutes (ou transport sur glace). Site de prélèvement veineux périphérique conventionnel.
- En hémodialyse : le site (ligne artérielle vs veineuse du CEC) et le timing (avant/après séance) modifient significativement les valeurs [1]. Standardiser le prélèvement si les résultats guident la prescription de dialysat.
Règle simple : devant un bicarbonate étonnamment bas chez un patient asymptomatique, sans anion gap augmenté ni contexte clinique cohérent, refaire avant de traiter. L’erreur pré-analytique est probablement la première cause d’ »acidose métabolique » chez un patient qui n’en a pas.
2. KDIGO 2024 a abaissé le seuil d’initiation
Là où KDIGO 2012 suggérait de traiter dès un bicarbonate < 22 mmol/L [10], KDIGO 2024 propose en Practice Point un seuil d’initiation à < 18 mmol/L chez l’adulte, pour prévenir l’acidose cliniquement significative [2].
Attention à ne pas confondre :
- seuil d’initiation (à partir de quand traiter) : < 18 mmol/L selon KDIGO 2024 ;
- cible thérapeutique (où viser une fois traité) : la mi-normale, 24–25 mEq/L selon Kraut & Kurtz [1].
3. Éviter la surcorrection — signal CV au-delà de 25 mEq/L
Un bicarbonate sérique > 25 mEq/L pourrait être associé à un sur-risque cardiovasculaire. Kraut & Kurtz recommandent d’éviter une surcorrection persistante > 26–28 mEq/L, et de surveiller tension, kaliémie, statut volémique et bicarbonate sérique [1].
Une approche par étapes
Tirée de la revue 2026 et adaptée au contexte suisse :
- Confirmer le diagnostic — pas un bicarbonate bas isolé. Répéter, et mesurer le pH (gaz veineux) si la décision thérapeutique en dépend, notamment en cas de comorbidité respiratoire ou cardiaque.
- Approche diététique en première ligne pour les hypobicarbonatémies modérées sans hyperkaliémie : augmenter fruits et légumes producteurs de base, substituer les protéines végétales aux protéines animales [11]. Surveiller la kaliémie.
- Bicarbonate de sodium quand le bicarbonate sérique reste bas malgré l’approche diététique, ou d’emblée si bicarbonate < 18 mmol/L, ou en cas de complications plausiblement liées à l’acidose (ostéopathie, fonte musculaire). Disponible en Suisse en comprimés (Nephrotrans 500 mg).
- Surveiller TA, kaliémie, statut volémique, bicarbonate sérique — viser 24–25 mEq/L, sans dépasser 26–28.
- Marqueurs d’acidose subclinique : le ratio citrate/créatinine urinaire baisse en cas de rétention acide même quand le bicarbonate sérique est normal [12]. Outil de monitoring émergent, pas encore en routine.
Messages clés
- L’acidose métabolique de la MRC reste fréquente et délétère, mais le bénéfice du traitement sur la progression de la MRC est moins clair qu’on ne le pensait en 2010.
- Trois grands essais récents (BiCARB, Preserve-Transplant, VALOR-CKD) sont neutres ou négatifs — avec une limite commune : la séparation du bicarbonate entre les bras n’a pas été soutenue.
- Mesurer le pH (gaz veineux) avant de traiter, particulièrement chez les patients avec comorbidité cardio-respiratoire : un bicarbonate bas n’est pas synonyme d’acidémie.
- KDIGO 2024 a abaissé le seuil d’initiation à < 18 mmol/L (Practice Point).
- Une fois traité, viser 24–25 mEq/L ; ne pas dépasser 26–28 (signal CV).
- Diététique d’abord quand c’est faisable, bicarbonate ensuite ; éviter la surcorrection.
- Justifier le traitement par les complications musculo-squelettiques de l’acidémie davantage que par l’espoir de ralentir la MRC.
Bibliographie
- Kraut JA, Kurtz I. Treatment of metabolic acidosis in patients with chronic kidney disease: current thinking. Clin J Am Soc Nephrol. 2026. doi:10.2215/CJN.0000001116
- KDIGO CKD Work Group. KDIGO 2024 clinical practice guideline for the evaluation and management of chronic kidney disease. Kidney Int. 2024;105(4 Suppl):S117-S314.
- de Brito-Ashurst I, Varagunam M, Raftery MJ, Yaqoob MM. Bicarbonate supplementation slows progression of CKD and improves nutritional status. J Am Soc Nephrol. 2009;20(9):2075-2084. doi:10.1681/ASN.2008111205
- BiCARB Study Group. Clinical and cost-effectiveness of oral sodium bicarbonate therapy for older patients with chronic kidney disease and low-grade acidosis (BiCARB). BMC Med. 2020;18(1):91. doi:10.1186/s12916-020-01542-9
- Mohebbi N, Ritter A, Wiegand A, et al. Sodium bicarbonate for kidney transplant recipients with metabolic acidosis in Switzerland (Preserve-Transplant). Lancet. 2023;401(10376):557-567. doi:10.1016/S0140-6736(22)02606-X
- Tangri N, Mathur VS, Bushinsky DA, et al. VALOR-CKD: a multicenter, randomized, double-blind placebo-controlled trial evaluating veverimer in slowing progression of CKD in patients with metabolic acidosis. J Am Soc Nephrol. 2024;35(3):311-320. doi:10.1681/ASN.0000000000000272
- Di Iorio BR, Bellasi A, Raphael KL, et al. Treatment of metabolic acidosis with sodium bicarbonate delays progression of chronic kidney disease: the UBI Study. J Nephrol. 2019;32(6):989-1001. doi:10.1007/s40620-019-00656-5
- Hultin S, Hood C, Campbell KL, et al. A systematic review and meta-analysis on effects of bicarbonate therapy on kidney outcomes. Kidney Int Rep. 2021;6(3):695-705. doi:10.1016/j.ekir.2020.12.019
- Kajimoto S, Sakaguchi Y, Asahina Y, Kaimori JY, Isaka Y. Modulation of the association of hypobicarbonatemia and incident kidney failure with replacement therapy by venous pH. Am J Kidney Dis. 2021;77(1):35-43. doi:10.1053/j.ajkd.2020.06.020
- KDIGO CKD Work Group. KDIGO 2012 clinical practice guideline for the evaluation and management of chronic kidney disease. Kidney Int Suppl. 2013;3(1):1-150.
- Goraya N, Simoni J, Jo CH, Wesson DE. Treatment of metabolic acidosis in patients with stage 3 CKD with fruits and vegetables or oral bicarbonate reduces urine angiotensinogen and preserves GFR. Kidney Int. 2013;84(5):1031-1038. doi:10.1038/ki.2013.83
- Gianella FG, Prado VE, Poindexter JR, et al. Spot urinary citrate-to-creatinine ratio is a marker for acid-base status in chronic kidney disease. Kidney Int. 2021;99(1):208-217. doi:10.1016/j.kint.2020.07.006
Cet article a été rédigé avec la complicité de Claude (Anthropic), qui m’a aidé à synthétiser la littérature et à mettre le texte en forme. La sélection des sources, les angles cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miens.







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