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Le blog d’un néphrologue

Entre fin 2023 et début 2024, le Japon a connu une épidémie d’atteintes rénales chez des consommateurs d’un complément alimentaire à base de levure de riz rouge (beni-koji), vendu pour « faire baisser le cholestérol ». Le tableau était inhabituel pour une néphrotoxicité : un syndrome de Fanconi acquis, souvent accompagné d’une chute marquée du DFGe. L’acide pubérulique, détecté dans les lots incriminés produits après juillet 2023, est le contaminant suspecté — son rôle exact reste à démontrer.

La Société japonaise de néphrologie publie dans Kidney International Reports le suivi à moyen terme de cette cohorte [1]. Le message tient en une phrase : les anomalies tubulaires disparaissent en quelques mois, la fonction rénale se fige à un niveau souvent inférieur à 60 ml/min/1,73 m².

Le tableau initial

190 adultes ont été signalés par leurs néphrologues, deux tiers de femmes, majoritairement entre 50 et 69 ans, rarement porteurs d’une maladie rénale, d’une HTA ou d’un diabète connus. À la présentation :

  • DFGe médian 29 ml/min/1,73 m², inférieur à 30 chez la moitié des patients ;
  • glycosurie (79 %), hypophosphatémie (63 %), hypouricémie (55 %), hypokaliémie (47 %), acidose métabolique (44 %) ;
  • protéinurie médiane ~180 mg/mmol de créatinine (1,6 g/g), essentiellement tubulaire.

Six patients ont nécessité une dialyse aiguë ; un seul est resté dialysé, avec une insuffisance rénale préexistante et une hydronéphrose. Un décès est survenu, déjà rapporté lors de la phase initiale [2].

Ce que montre le suivi

Le tubule récupère vite. Kaliémie, bicarbonates, uricémie, phosphatémie, glycosurie et protéinurie se normalisent chez plus de 80 % des patients en 120 jours. Le TmP/DFG (seuil rénal de réabsorption du phosphate, mesuré chez 51 patients) passe d’environ 0,4 à 1,0 mmol/l en 4 mois, pour une norme adulte d’environ 0,8–1,35 mmol/l. Le tubule proximal, très dépendant de la fonction mitochondriale — la cible présumée de l’acide pubérulique —, garde une forte capacité de régénération une fois l’exposition interrompue.

La filtration, beaucoup moins. Le DFGe remonte rapidement pendant les 60 premiers jours, puis atteint un plateau autour de 50–55 ml/min/1,73 m², stable jusqu’à 18 mois. Parmi les patients initialement sous 60, un tiers seulement a retrouvé un DFGe ≥ 60 à 540 jours ; le seuil de 45 est en revanche franchi par 86 % (délai médian ~3 mois). Les patients les plus sévères au départ récupèrent plus vite, mais plafonnent plus bas. La durée de consommation du complément ne modifie pas la trajectoire.

En clair : la normalisation de la biologie tubulaire ne signe pas la guérison rénale. Fibrose interstitielle et perte néphronique après réparation inadaptée de l’insuffisance rénale aiguë sont l’hypothèse la plus plausible, sans biopsie pour la confirmer. Le schéma rappelle celui des Fanconi médicamenteux (ténofovir, ifosfamide, aminosides), eux aussi d’origine mitochondriale et réversibles à l’arrêt du toxique — sur le plan tubulaire du moins.

Les limites

  • Pas de DFG avant l’exposition : impossible d’affirmer formellement que le plateau représente une perte, même si les valeurs restent nettement inférieures aux normes japonaises pour l’âge.
  • Un patient sur deux seulement a été suivi lors de la dernière phase ; les patients guéris, sortis du suivi néphrologique, sont probablement sous-représentés, ce qui peut assombrir le tableau.
  • Recrutement par signalement médical : les formes légères ou non vues par un néphrologue manquent.
  • DFGe calculé avec l’équation japonaise, non transposable telle quelle à CKD-EPI ou EKFC.

L’issue reste bien plus favorable que celle de la néphropathie aux acides aristolochiques (« néphropathie aux herbes chinoises »), progressive et souvent terminale [3] (voir Suppléments à base de plantes et rein) — probablement parce que l’alerte sanitaire de mars 2024 a interrompu l’exposition.

Pratique suisse La levure de riz rouge (Monascus purpureus) n’est pas autorisée en Suisse, ni comme denrée alimentaire ni comme médicament [4]. Elle reste en vente libre en France et sur Internet : à Genève, la frontière est à quelques kilomètres. Indépendamment de l’épisode japonais, monacoline K (= lovastatine) et citrinine en font un produit à proscrire chez le patient rénal — détails dans Suppléments à base de plantes et rein.

Pour le clinicien

Devant une insuffisance rénale aiguë inexpliquée — a fortiori avec glycosurie normoglycémique, hypophosphatémie, hypouricémie ou acidose à trou anionique normal —, demander explicitement les compléments alimentaires et les produits « naturels ». Les patients les omettent spontanément, et ils n’apparaissent pas dans les listes de médicaments. Voir aussi Tout savoir du syndrome de Fanconi et la page Insuffisance rénale aiguë.

Après l’épisode aigu, surveiller le DFGe et l’albuminurie à distance, et traiter une éventuelle MRC résiduelle comme toute autre — y compris par les traitements néphroprotecteurs habituels.

Enfin, signaler toute suspicion d’effet indésirable lié à un complément : c’est la vigilance de cliniciens qui a lancé l’alerte au Japon.

Messages clés

  • La levure de riz rouge contaminée (Japon, 2023–2024) a provoqué des syndromes de Fanconi acquis avec insuffisance rénale souvent sévère.
  • Les anomalies tubulaires se normalisent en ~4 mois chez plus de 80 % des patients.
  • Le DFGe plafonne : seul un tiers des patients repasse au-dessus de 60 ml/min/1,73 m² à 18 mois.
  • Biologie tubulaire normalisée ≠ rein guéri : poursuivre la surveillance du DFGe.
  • Toujours interroger sur les compléments alimentaires, interdits ou non en Suisse.

Bibliographie

[1] Doi Y, Shinzawa M, Matsui I, Nangaku M, Isaka Y. Clinical course of kidney injury associated with specific red yeast rice–containing supplements. Kidney Int Rep. 2026;11:107107. doi:10.1016/j.ekir.2026.107107

[2] Shinzawa M, Matsui I, Doi Y, et al. A nationwide questionnaire study evaluated kidney injury associated with Beni-koji tablets in Japan. Kidney Int. 2025;107:530–540. doi:10.1016/j.kint.2024.11.027

[3] Vanherweghem JL, Depierreux M, Tielemans C, et al. Rapidly progressive interstitial renal fibrosis in young women: association with slimming regimen including Chinese herbs. Lancet. 1993;341:387–391. doi:10.1016/0140-6736(93)92984-2

[4] Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). Monascus purpureus (levure de riz rouge). blv.admin.ch


J’ai rédigé ce billet avec l’aide de Claude (Anthropic) à partir de l’article original. La sélection des sources, les angles cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miens.

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Je suis le Dr Vincent Bourquin, néphrologue blogueur.

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