Chaque équation d’estimation du débit de filtration glomérulaire (DFGe) n’a qu’une ambition : approcher le DFG mesuré. Le rappel peut sembler évident ; Pierre Delanaye et Rajiv Agarwal en font pourtant le fil d’un commentaire stimulant dans Kidney International [1], à propos d’une étude comparant les équations européennes (EKFC) et américaines (CKD-EPI) [2].
Ce que montre l’étude
Dans trois cohortes européennes, passer de CKD-EPI à EKFC avec la créatinine reclasse les patients vers des stades plus sévères, de manière égale chez l’homme et chez la femme. Avec la cystatine C, c’est l’inverse : EKFC reclasse vers des stades plus légers, surtout les femmes. Pour prédire l’insuffisance rénale terminale, en revanche, les équations se valent une fois l’âge, le sexe et l’albuminurie pris en compte.
Prédire n’est pas valider
C’est le cœur du commentaire. On justifie souvent la supériorité d’une équation par sa meilleure prédiction de la mortalité ou de la dialyse. C’est un raccourci : la mise en dialyse est une décision clinique (symptômes, volémie, comorbidités, choix du patient), pas une mesure de filtration, et elle ne se prend pas de la même façon chez l’homme et chez la femme. Cockcroft-Gault prédit le risque aussi bien que les équations modernes sans mieux estimer le DFG : c’est le poids de l’âge qui fait le travail. De même, la cystatine C prédit mieux le pronostic que le DFG mesuré lui-même, signe que ses déterminants non rénaux y contribuent. Une équation peut bien prédire le risque grâce à l’âge, au sexe et à l’albuminurie qu’elle intègre, sans pour autant bien estimer le DFG.
Quand la créatinine et la cystatine C se trompent
| Situation | DFGe créatinine | DFGe cystatine C | Conséquence pratique |
|---|---|---|---|
| Faible masse musculaire (fragilité, sarcopénie, cirrhose, amputation, paralysie) | Faussement élevé | Peu d’effet | IRC méconnue ; surdosage médicamenteux |
| Masse musculaire élevée, créatine, alimentation riche en viande | Faussement bas | Peu d’effet | IRC surdiagnostiquée |
| Inhibiteurs de la sécrétion tubulaire de créatinine (triméthoprime, cimétidine, dolutégravir, cobicistat) | Faussement bas | Peu d’effet | Fausse « IRA », bilan inutile |
| Corticoïdes systémiques | Peu d’effet | Faussement bas | IRC surdiagnostiquée ; sous-dosage |
| Diurétiques de l’anse, opioïdes | Peu d’effet | Faussement bas (modeste) | Sévérité légèrement surestimée |
| Obésité | Variable | Faussement bas | IRC surdiagnostiquée |
| Inflammation, cancer, renouvellement cellulaire élevé | Variable | Faussement bas | Pronostic « meilleur », exactitude non |
| Hyper- ou hypothyroïdie | Peu d’effet | Faussement bas ou élevé | Reclassement erroné jusqu’à l’euthyroïdie |
| Tabagisme | Peu d’effet | Faussement bas | IRC surdiagnostiquée |
D’après Delanaye et Agarwal [1]. Quand les deux marqueurs divergent, l’équation combinée est la moins biaisée ; si la décision en dépend, mesurer le DFG.
Ces situations ne sont pas exotiques : elles décrivent une bonne partie d’une consultation de néphrologie.
Ce que j’en retiens
Les équations sont des outils de population. Même avec l’équation combinée créatinine–cystatine C, un patient sur sept à un sur dix a un DFGe qui s’écarte de plus de 30 % de son DFG mesuré [3–5]. Et chez les autres, la marge reste large : un DFGe de 45 ml/min/1,73 m² est compatible avec un DFG mesuré compris entre 35 et 64, soit un stade 3b, 3a ou 2. Chez le patient fragile, cirrhotique, obèse, dénutri ou de réanimation, ou quand une décision lourde en dépend (dosage d’un médicament à marge étroite, don de rein), mesurer le DFG reste la bonne réponse [6]. Comme le concluent les auteurs, un DFGe est un énoncé sur une population, imprimé à côté du nom d’un patient.
Messages clés
- Une équation de DFGe se juge à sa proximité avec le DFG mesuré, pas à sa capacité à prédire la dialyse.
- Créatinine et cystatine C ont chacune leurs pièges, souvent dans des directions opposées.
- En cas de discordance, l’équation combinée est la plus fiable ; si la décision compte, mesurer le DFG.
À relire : Cystatine C pour affiner le diagnostic d’IRC et Néphroprotection en 2026 : dépister, estimer, protéger.
Bibliographie
[1] Delanaye P, Agarwal R. Estimating GFR: what it is, what it is not, and why prediction cannot settle the question. Kidney Int. 2026;110:1106–1108. doi:10.1016/j.kint.2026.07.015
[2] Schultheiss UT, Möller J, McDonnell T, et al. Sex-specific shifts in CKD classification using European Kidney Function Consortium (EKFC) as compared to CKD Epidemiology (CKD-EPI) eGFR equations. Kidney Int. 2026;110:1271–1282. doi:10.1016/j.kint.2026.06.034
[3] Inker LA, Eneanya ND, Coresh J, et al. New creatinine- and cystatin C–based equations to estimate GFR without race. N Engl J Med. 2021;385:1737–1749. doi:10.1056/NEJMoa2102953
[4] Pottel H, Björk J, Courbebaisse M, et al. Development and validation of a modified full age spectrum creatinine-based equation to estimate glomerular filtration rate: a cross-sectional analysis of pooled data. Ann Intern Med. 2021;174:183–191. doi:10.7326/M20-4366
[5] Pottel H, Björk J, Rule AD, et al. Cystatin C–based equation to estimate GFR without the inclusion of race and sex. N Engl J Med. 2023;388:333–343. doi:10.1056/NEJMoa2203769
[6] Agarwal R, Delanaye P. Glomerular filtration rate: when to measure and in which patients? Nephrol Dial Transplant. 2019;34:2001–2007. doi:10.1093/ndt/gfy363
Ce billet a été rédigé avec l’aide de Claude (Anthropic), à partir du commentaire de Kidney International. La sélection des sources, les positions cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miennes.



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