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Le blog d’un néphrologue

L’âge d’or de la néphrologie, et pourtant

#ERA26

Patrick Mark (Université de Glasgow) a ouvert le congrès par un rappel que l’enthousiasme ambiant méritait d’être tempéré. Non pour le nier — lui-même qualifie l’époque de « formidable » — mais pour ne pas perdre de vue ce qui se passe derrière les essais cliniques.

Une époque réellement nouvelle

La néphrologie vit depuis six ou sept ans une accélération thérapeutique sans précédent : iSGLT2, agonistes du GLP-1, traitements ciblés de la néphropathie à IgA. Pour la première fois, on parle de rémission, voire de guérison de certaines néphropathies — et non plus seulement de ralentissement de la progression. C’est réel, et c’est nouveau.

Mais pendant que les essais s’enchaînent, l’épidémiologie, elle, ne s’améliore pas.

Le paradoxe : la MRC reste à contre-courant

En novembre 2025, le Lancet a publié la mise à jour du Global Burden of Disease centrée sur la maladie rénale chronique — l’analyse la plus complète depuis près d’une décennie, couvrant 204 pays et territoires de 1990 à 2023.

Les chiffres sont frappants.

788 millions d’adultes vivent avec une MRC en 2023, contre 378 millions en 1990 — le nombre a plus que doublé en trente ans. La prévalence standardisée selon l’âge atteint 14,2 % des adultes dans le monde. Ce n’est pas uniquement l’effet du vieillissement de la population : la prévalence a augmenté de 3,5 % même après standardisation sur l’âge, signant une progression épidémique réelle.

Mais ce qui interpelle davantage, c’est la trajectoire de la mortalité.

La MRC est désormais la 9e cause de décès dans le monde (elle était 12e en 2017). Et surtout : parmi les grandes causes de mortalité, elle fait partie des rares à voir son taux augmenter. Maladies cardiovasculaires, AVC, BPCO — tous en baisse. Seuls la MRC, la maladie d’Alzheimer et le diabète progressent encore. Patrick Mark formule ce constat sans ménagement : nous n’avons nulle part dans le monde un endroit où ces courbes descendent.

À ce rythme, la trajectoire vers le 5e rang mondial en 2040 n’est pas une projection lointaine — c’est une ligne droite.

La MRC comme facteur de risque cardiovasculaire sous-estimé

Un autre chiffre mérite attention : 11,5 % des décès cardiovasculaires mondiaux sont aujourd’hui attribuables à un dysfonctionnement rénal. La MRC n’est donc pas seulement une cause de mort par elle-même — elle amplifie la mortalité des autres grandes pathologies. Ce chiffre place la dysfonction rénale au niveau de la pollution atmosphérique ou du cholestérol LDL comme facteur de risque populationnel de mortalité cardiovasculaire.

Des inégalités béantes

Les régions les plus touchées sont l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud, l’Afrique subsaharienne et l’Amérique latine — précisément les zones où l’accès à la dialyse et à la transplantation reste quasi nul. Cette asymétrie entre fardeau de la maladie et accès au traitement de suppléance est, selon Mark, « moralement répréhensible ».

En Europe, la prévalence est plus élevée à l’Est qu’à l’Ouest, mais paradoxalement, le recours à la thérapie de remplacement rénal est plus fréquent en Europe occidentale — suggérant des différences dans la détection, la prise en charge précoce et l’accès aux soins plutôt que dans la prévalence réelle.

Pourquoi la mortalité augmente-t-elle malgré les progrès ?

Plusieurs explications, non exclusives :

  • Amélioration de la survie des autres maladies : on survit mieux au cancer, aux événements cardiovasculaires aigus — davantage de patients atteignent donc les stades tardifs de la MRC.
  • Progression du diabète et de l’obésité : les deux principaux facteurs de risque de MRC continuent d’augmenter partout dans le monde, sans exception géographique.
  • Vieillissement de la population mondiale, en particulier avec une MRC de stade G3 qui devient très fréquente après 60-70 ans.
  • Sous-diagnostic persistant : sans détection précoce, les opportunités thérapeutiques — y compris les nouvelles — n’atteignent pas les patients qui en auraient besoin.

C’est peut-être ce dernier point qui constitue le lien le plus direct entre les bonnes nouvelles thérapeutiques et ce bilan épidémiologique décevant : les nouveaux traitements existent, mais ils ne peuvent pas être prescrits à des patients dont la MRC n’a pas encore été identifiée.

1 décès toutes les 20 secondes

Patrick Mark a conclu en citant un calcul d’Alberto Ortiz : au rythme actuel, un décès attribuable à la MRC survient toutes les 20 secondes dans le monde. Dans les 22 minutes qu’a duré son exposé d’ouverture, 66 personnes sont mortes d’une maladie rénale chronique.

C’est le bon cadre pour aborder le reste du congrès.

Référence principale : GBD 2023 Chronic Kidney Disease Collaborators. Global, regional, and national burden of chronic kidney disease in adults, 1990–2023, and its attributable risk factors. The Lancet, 7 novembre 2025. doi:10.1016/S0140-6736(25)01853-7

Editorial associé : Ortiz A, Lees JS et al. The updated global burden of chronic kidney disease: one death every 20 seconds. Nephrology Dialysis Transplantation, 2026. doi:10.1093/ndt/gfag040

4 réponses à « L’âge d’or de la néphrologie, et pourtant »

  1. Loïc Jannou

    Cher Monsieur Maxime,

    Pouvez vous fournir les preuves pour étayer vos dires ?
    Quand et comment Fresenius Medical Care (ou frezenius..) aurait empêché ou freiné le développement des techniques alternatives à la dialyse ?
    Mondialement Fresenius Medical Care permet encore à ce jour et pour longtemps de dialyser des millions de patients.
    Ses patients sont souvent en attente de greffe rénale.
    Les techniques dont vous parlez ne seront pas accessibles au monde entier en quelques années. Seuls les pays développés pourront les mettre en place. Et cela coûtera cher, soyez en sûr.
    Au niveau mondial, Nous aurons encore besoin de Fresenius et ses concurrents pour les prochaines décennies.

    Je vous souhaite une belle journée

    1. Cher Loïc, tu soulèves des points solides. Les preuves d’un blocage organisé n’existent pas — c’est une thèse complotiste, et je le dis sans détour.
      Sur l’accès mondial, tu as raison : xénotransplantation et rein artificiel implantable resteront longtemps hors de portée pour la majorité des patients. La dialyse conventionnelle a encore de beaux jours devant elle.
      Bon week-end

  2. Maxime

    Bonjour,
    La dialyse n’a fait aucun progrès depuis des années, pire il existe des solutions de rein artificiel ou de reins de porcs génétiquement modifiés pour être compatibles qui sont en plein essor mais aucun budget ne leur est attribué car cela casserai le business des dialysés, dont frezenius est un des acteurs majeurs. Tout est quasi prêt pour transplanter les patients avec ce genre de solutions mais ça traine depuis des décennies on fait croire que c’est compliqué etc mais en réalité on sait très bien pourquoi ça n’avance pas et pourquoi aucun crédit n’est alloué au développement de ces recherches.
    Business as usual

    1. Merci pour ce commentaire. Quelques mises au point factuelles :
      La dialyse a effectivement peu progressé sur la survie à long terme — c’est une critique légitime et documentée dans la littérature. Mais l’explication n’est pas un blocage industriel : c’est la complexité biologique de remplacer un organe aux fonctions multiples.
      Sur la xénotransplantation porcine : les essais chez l’humain ont débuté (Alabama, 2023-2024), les résultats sont mitigés, les obstacles sont réels — rejet, risque infectieux, durabilité. Ce n’est pas « quasi prêt ».
      Sur le rein artificiel portable/implantable : des prototypes existent (KidneyX, UCSF), mais les défis d’hémocompatibilité et de miniaturisation des membranes ne sont pas résolus.
      Fresenius est effectivement un acteur économique dominant — la concentration du marché de la dialyse mérite un regard critique. Mais passer de là à un blocage organisé de la recherche, c’est une thèse qui nécessiterait des preuves que je n’ai pas vues.
      La néphrologie avance — moins vite qu’on le voudrait, et pas toujours là où les besoins sont les plus criants.

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Je suis le Dr Vincent Bourquin, néphrologue blogueur.

Je partage depuis la Suisse des articles sur la néphrologie — étude des maladies des reins — à destination des professionnels de la santé, des patients et des curieux.

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