Nephro.blog

Le blog d’un néphrologue

En octobre 2015, j’étais invité au Club des Jeunes Néphrologues, à la 17ème Réunion commune Société de Néphrologie / Société Francophone de Dialyse, pour parler de FOAMed et d’autoformation sur le web. À l’époque, j’animais déjà ce blog depuis six ans. Je terminais ma présentation par une boutade un peu désabusée : « Je connais un autre néphrologue blogueur français et c’est tout. »

Pour la peine, ils m’avaient même remis ce diplôme — « Jeune Néphrologue Perpétuel ». Onze ans plus tard, le « jeune » fait sourire ; le « perpétuel » se confirme.

Onze ans plus tard, le paysage a beaucoup bougé — pas toujours dans le sens qu’on espérait. J’ai fermé X (Twitter pour les anciens), j’ai réduit ma présence à l’os, et je vois la communauté néphrologique mondiale migrer en bloc d’une plateforme à une autre. Petit point d’étape, personnel et littérature à l’appui.

Mon parcours, en un coup d’œil

PlateformeMon usageStatut actuel
Blog (Nephro.blog)Démarré en 2009. Près de 500 articles, ~3,6 M de visites.Actif, mon outil principal
X (ex-Twitter)Compte @nephroblog ouvert en 2010. Veille néphro, congrès, NephJC.Fermé récemment
ResearchGateProfil scientifiqueActif, vitrine bibliométrique
FacebookCompte professionnelFermé
LinkedInRéseau proFermé
InstagramCompte personnelFermé
PinterestCompte professionnelFermé
BlueskyCompte rattaché au blog (@nephro.blog)Ouverture personnelle à évaluer

Sept comptes au pic, un seul encore actif (ResearchGate), plus le blog qui reste mon vrai canal. Et un compte Bluesky, lié au blog, qui dort en attendant que je décide d’y investir vraiment.

Le glissement de Twitter, vu de l’intérieur

J’ai assisté, en seize ans de présence sur la plateforme, à une dégradation progressive qui ne tient pas qu’à Elon Musk ou à l’élection américaine. Le glissement avait commencé bien avant le rachat.

Au début (2010-2015) — la communauté. Twitter, c’était une vraie place de discussion. Des néphrologues du monde entier qui partageaient des articles, débattaient d’études, posaient des questions de cas clinique. Le hashtag #NephTwitter avait du sens. NephJC y a démarré ses journal clubs en 2014, et j’y ai rencontré virtuellement la moitié des collègues que je connais aujourd’hui à l’international.

Ensuite (2017-2022) — la mue mondaine. Progressivement, le fil s’est transformé. De moins en moins de discussions de fond, de plus en plus de photos de congrès, de selfies devant des posters, de congratulations entre membres du club, de retweets de soi-même. La couche d’auto-promotion s’est épaissie au point d’asphyxier la couche scientifique. C’est ce moment-là que j’ai trouvé le plus décourageant — pas parce que la plateforme avait changé, mais parce que nous avions changé l’usage qu’on en faisait.

Puis (2022-2024) — l’effondrement. Le rachat par Elon Musk a accéléré ce qui était déjà en train de se déliter. Publicités envahissantes, contenu payant, modération affaiblie, désinformation, polémiques politiques permanentes. L’élection américaine de novembre 2024 a été le déclencheur final pour beaucoup. Pour moi aussi.

Le coup de grâce, c’est le temps perdu. Une consultation rapide qui dérive en quarante-cinq minutes, sans qu’on ait retenu un article ni une discussion utile. Au cabinet, ça pèse. À la fin, la balance bénéfice/temps a basculé.

Que dit la littérature en 2024-2026 ?

Plusieurs publications récentes documentent ce que je viens de décrire. Ce n’est pas anecdotique, c’est un mouvement structurel.

La migration néphrologique vers Bluesky est documentée

Popa, Teakell et Woywodt, dans Kidney International Reports (janvier 2025), décrivent ce qu’ils appellent le « Winter Bluesky » : une migration massive et probablement durable des néphrologues de X vers Bluesky, déclenchée par la conjonction publicité envahissante / contenu payant / désinformation / élection 2024. Les sociétés savantes (ASN, ISN, NKF, ERA) ont suivi, ainsi que les revues majeures. NephJC, l’incontournable journal club néphrologique en ligne, a transféré l’intégralité de ses sessions sur Bluesky.

Une étude plus large, en preprint sur arXiv en 2025, a tracé 276’431 universitaires de Twitter vers Bluesky entre janvier 2023 et décembre 2024, et confirme que la migration est concentrée chez les utilisateurs les plus engagés socialement et qu’elle se diffuse par contagion simple, de proche en proche.

Le débat « faut-il quitter X ? » est explicite dans la littérature médicale

Toomas Timpka, dans le Journal of Medical Internet Research (mai 2024), va plus loin et plaide ouvertement pour que les institutions de médecine et santé publique quittent X, en argumentant que la transformation de la plateforme a fait basculer son usage des données utilisateur dans une logique purement commerciale, incompatible avec la diffusion de connaissances scientifiques fiables.

Les médias sociaux gardent une utilité majeure pour la formation néphrologique

L’enquête internationale NephroConnect (Bek et al., Kidney International Reports 2024) a interrogé la communauté néphrologique mondiale sur ses pratiques. Les médias sociaux restent un outil de formation continue particulièrement valorisé dans les pays où l’accès aux ressources académiques traditionnelles est limité — Afrique en tête. Pour les utilisateurs européens, les freins identifiés sont surtout la barrière linguistique et le temps disponible.

Le format émergent : le « Skytorial »

Floyd, Sethi, Stauss et Woywodt (Clinical Kidney Journal 2024) ont publié un article-tutoriel intitulé « Only the Bluesky is the limit », qui propose dix règles pour structurer un fil éducatif néphrologique sur Bluesky, en remplacement du défunt « tweetorial ». Le néologisme proposé est Skytorial. Le format est familier — un fil d’une dizaine de posts liés, une accroche, un message par post, un visuel — mais il bénéficie de fonctionnalités absentes de X (édition rétroactive, fils plus lisibles, modération paramétrable).

Et les blogs néphro francophones ?

Quand j’ai commencé en 2009, on était une poignée. Dix-sept ans plus tard, le paysage francophone reste maigre, mais il existe encore. État des lieux :

PerrUche en Automne — toujours actif, signé sous pseudonyme par un néphrologue PU-PH français qui assume cet anonymat. Le blog mêle analyses d’études cliniques, histoires de patients, jazz et littérature, avec une vraie liberté de ton. Probablement le blog néphro francophone le plus vivant aujourd’hui, hors le mien. Les textes sur le « kit avis néphrologique » ou le syndrome CReMe valent le détour.

Nephro 2.0 / nephro.unistra.fr — le site expérimental d’e-learning de Thierry Hannedouche à Strasbourg. Toujours en ligne, base de connaissances utile pour les internes (sémiologie, classification des néphropathies, IRC), mais largement en stase — la plupart des pages n’ont pas été remises à jour depuis plusieurs années. Une archive vivante plus qu’un site actif.

NephroHUG — le blog que j’avais lancé pendant mon temps aux Hôpitaux Universitaires de Genève. Il a bien marché, a été repris par la communication interne quand ils ont vu que ça marchait, et s’est éteint après mon départ. Dernier billet : décembre 2016. Une coquille intéressante, qui rappelle qu’un blog institutionnel sans ligne éditoriale propre ne survit pas longtemps à la personne qui le portait.

Mon blog — Nephro.blog. 17 ans en novembre prochain, près de 500 articles, dont beaucoup d’archives qui restent consultées (les pages sur l’estimation du DFG ou la lithiase reçoivent encore des commentaires régulièrement). C’est l’outil que je connais le mieux, qui ne dépend d’aucune plateforme tierce, qui m’appartient — et qui survit à toutes les modes successives sur les réseaux sociaux.

Verdict pour ma pratique

Quelques principes que je retiens, plus pour moi que pour quiconque.

1. Un compte sans usage est un compte à fermer. Facebook, Pinterest, LinkedIn, Instagram, X : c’est fait. Ce qui reste — ResearchGate — sert vraiment à quelque chose. Tant qu’un compte rend service, il a sa place ; dès qu’il dort sans usage, il devient une donnée personnelle exposée gratuitement. Mieux vaut une présence cohérente sur deux canaux qu’une dispersion fantôme sur sept.

2. ResearchGate mérite un sort à part. Ce n’est pas vraiment un média social, mais une vitrine bibliographique. Tant qu’il indexe correctement mes publications et permet aux confrères de me trouver, il garde son utilité — sans que je doive y être actif au quotidien.

3. Bluesky, à investir vraiment ou à débrancher. Mon blog y a déjà un compte. La question est de savoir si j’y associe une présence personnelle active, ou si je le laisse en simple écho automatique des billets. La communauté néphrologique internationale s’y reconstitue, NephJC y a migré, et les outils de filtrage (mute words, feeds personnalisés, moderation lists) rendent envisageable une utilisation strictement professionnelle. Je me donne quelques mois pour décider.

4. Une règle de temps, ferme. Quinze minutes par jour, pas plus. Au-delà, c’est qu’on ne consomme plus de l’information mais qu’on remplit un vide.

5. Le blog reste l’outil qui dure. Dix-sept ans, presque cinq cents articles, des archives qui continuent à être lues et commentées. Aucune plateforme sociale n’a tenu cette durée dans ma vie professionnelle. Aucune ne tiendra probablement les dix prochaines années non plus. Un billet rédigé, daté, archivé, indexé — c’est plus pérenne que mille posts dispersés.


Références

  1. Popa C, Teakell J, Woywodt A. Winter Bluesky: Is There a Mass Migration of Nephrology Social Media? Kidney International Reports 2025;10:865-868. DOI : 10.1016/j.ekir.2025.01.006
  2. Floyd L, Sethi J, Stauss M, Woywodt A. Only the Bluesky is the limit: ten tips for a trending #Skytorial. Clinical Kidney Journal 2024;18:sfae414. DOI : 10.1093/ckj/sfae414
  3. Bek SG, Karam S, Murphy DP, et al. NephroConnect: Patterns, Preferences, Barriers, and Potentials in the Global Nephrology Community’s Social Media Landscape. Kidney International Reports 2024;9:1557-1560. DOI : 10.1016/j.ekir.2024.04.009
  4. Timpka T. Time for Medicine and Public Health to Leave Platform X. Journal of Medical Internet Research 2024;26:e53810. DOI : 10.2196/53810
  5. Shankar M, Sparks MA. The evolution of social media in nephrology education: A mini-review. Frontiers in Nephrology 2023;3:1123969. DOI : 10.3389/fneph.2023.1123969
  6. Mallapaty S. ‘A place of joy’: why scientists are joining the rush to Bluesky. Nature 2024;636:15-16. DOI : 10.1038/d41586-024-03784-6
  7. Floyd L, Sethi J, Stauss M, Woywodt A. To the lighthouse: navigating nephrology through the world of social media. Clinical Kidney Journal 2024;17:sfae170. DOI : 10.1093/ckj/sfae170
  8. Pour mémoire : mon billet d’octobre 2015 sur la FOAMed, présentation faite au Club des Jeunes Néphrologues, 17ème Réunion commune SN/SFD.

Article rédigé en avril 2026, avec un brin de nostalgie pour la première version du paysage et un peu de circonspection pour la nouvelle.

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sur Nephro.blog

Je suis le Dr Vincent Bourquin, néphrologue blogueur.

Je partage depuis la Suisse des articles sur la néphrologie — étude des maladies des reins — à destination des professionnels de la santé, des patients et des curieux.

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