Billet inspiré par un récent repas d’asperges — saison oblige, d’avril à la Saint-Jean.
Parmi les odeurs corporelles qui intriguent depuis toujours, celle des urines après ingestion d’asperges occupe une place particulière. Benjamin Franklin, en 1781, observait qu’« a few stems of asparagus eaten, shall give our urine a disagreeable odour ». Proust, plus lyrique, écrivait au contraire que les asperges « transforment mon pot de chambre en un vase de parfum ». Tout est dit : les avis divergent — et la génétique explique pourquoi.
D’où vient l’odeur ?
Le précurseur est l’acide asparagusique (1,2-dithiolane-4-carboxylic acid), molécule soufrée propre à Asparagus officinalis. Après ingestion, elle est métabolisée en un cocktail de composés soufrés volatils retrouvés dans les urines en 15 à 30 minutes : méthanethiol, sulfure de diméthyle, disulfure de diméthyle, bis-(méthylthio)méthane, diméthylsulfoxyde et diméthylsulfone (Waring et al., 1987). Le méthanethiol — le même composé odorant que celui ajouté au gaz de ville pour en signaler les fuites — porte l’essentiel de la note caractéristique.
Le lien asperges–méthanethiol avait d’ailleurs déjà été proposé par Marceli Nencki en 1891, à une époque où la recherche consistait à faire manger sept kilos d’asperges à quatre collaborateurs de laboratoire pour distiller ensuite leurs urines au bain de sable. Les comités d’éthique n’étaient pas encore ce qu’ils sont aujourd’hui.
Pourquoi tout le monde ne la perçoit-il pas ?
Deux phénomènes se superposent, longtemps confondus :
- Variation de production : certains sujets excrètent moins, voire pas du tout, de métabolites odorants détectables ;
- Variation de perception : certains sujets ne sentent pas l’odeur, même quand elle est bien présente — une anosmie spécifique, analogue à celle décrite pour la triméthylamine.
Pelchat et collègues, au Monell Chemical Senses Center, ont démêlé les deux en 2011 par une élégante procédure à choix forcé entre urines « normales » et urines « post-asperges ». Leur conclusion : les deux variations existent. L’incapacité à sentir l’odeur est associée au SNP rs4481887, situé dans un cluster de récepteurs olfactifs sur le chromosome 1q44, à proximité du gène OR2M7.
En 2016, l’équipe de Sarah Markt (Harvard) a confirmé et étendu ce résultat dans l’édition Christmas du BMJ : une GWAS sur près de 7 000 participants (cohortes Nurses’ Health Study et Health Professionals Follow-up Study) a identifié des centaines de variants dans des gènes olfactifs associés à la capacité de percevoir l’odeur. Environ 40 % des participants se déclaraient « anosmiques aux asperges ». Le titre valait à lui seul le détour : Sniffing out Significant « Pee Values ».
Dans la section « Competing interests » : « Some of the authors report asparagus anosmia; the non-anosmic wish to remain anonymous. » Tout l’esprit des Christmas papers du BMJ.
Et en consultation de néphrologie ?
Une remarque clinique utile : cette odeur est physiologique, transitoire et bénigne. Elle n’a rien à voir avec une infection urinaire, une cétonurie, ni — malgré la question régulièrement posée — avec une atteinte rénale. Signalons toutefois que la sémiologie olfactive des urines garde sa noblesse en médecine métabolique, où l’on cherche toujours l’odeur de sirop d’érable de la leucinose, celle de souris de la phénylcétonurie, ou l’odeur de poisson avarié de la triméthylaminurie (déficit en FMO3).
Et, accessoirement : si un patient vous affirme que ses urines sentent fortement après les asperges, cela n’apporte aucun renseignement sur sa fonction rénale — mais beaucoup sur son allèle en rs4481887.
Références
- Waring RH, Mitchell SC, Fenwick GR. The chemical nature of the urinary odour produced by man after asparagus ingestion. Xenobiotica 1987;17(11):1363–71. doi:10.3109/00498258709047166
- Pelchat ML, Bykowski C, Duke FF, Reed DR. Excretion and perception of a characteristic odor in urine after asparagus ingestion: a psychophysical and genetic study. Chemical Senses 2011;36(1):9–17. doi:10.1093/chemse/bjq081
- Markt SC, Nuttall E, Turman C, et al. Sniffing out significant « Pee values »: genome wide association study of asparagus anosmia. BMJ 2016;355:i6071. doi:10.1136/bmj.i6071
Cet article a été rédigé avec la complicité de Claude (Anthropic), qui m’a aidé à synthétiser la littérature et à mettre le texte en forme. La sélection des sources, les angles cliniques et la responsabilité éditoriale restent les miens.

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