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Le blog d’un néphrologue

Il y a des mots qui, mal employés, coûtent cher aux patients. « Néphrotoxique » appliqué aux inhibiteurs du système rénine-angiotensine (SRAi) en fait partie. C’est le point de départ d’une prise de position signée par 23 auteurs dans Clinical Medicine (Murray et coll., 2026). Le message tient en une phrase : les IEC et les sartans ne détruisent pas les reins. Ils les protègent.

Deux mécanismes très différents, un seul mot

Un vrai médicament néphrotoxique — un aminoside, un dérivé du platine — abîme structurellement le néphron, indépendamment du contexte, et parfois de façon irréversible même après l’arrêt.

Un IEC ou un sartan, c’est tout autre chose. Il ne lèse pas la cellule rénale. Il relâche l’artériole efférente, baisse la pression intraglomérulaire, et ralentit la perte néphronique liée à l’hyperfiltration. La petite hausse de créatinine à l’initiation est la signature biologique du bénéfice, pas un signal de toxicité.

Confondre les deux, c’est mélanger un médicament qui tue des cellules avec un médicament qui en sauve.

Ce que montrent les données

  • IDNT et RENAAL ont démontré dès 2001 le ralentissement de la néphropathie diabétique, indépendamment de la baisse tensionnelle.
  • La cohorte Mansfield (BMJ Open 2016) ne trouve pas de risque augmenté d’IRA sous IEC/ARA2 par rapport à d’autres antihypertenseurs, y compris dans l’insuffisance cardiaque.
  • STOP-ACEi (NEJM 2022) a montré qu’arrêter un SRAi en MRC stade 4–5 ne ralentit pas la progression.
  • L’émulation suédoise de STOP-ACEi (Fu, JASN 2021) va plus loin : l’arrêt est associé à une hausse absolue de mortalité et d’évènements cardiovasculaires majeurs.

Quand suspendre, vraiment

L’article n’est pas un plaidoyer pour la continuation aveugle. Trois situations instables justifient une pause ou une réduction : sepsis sévère, hypotension ou hypovolémie sévère, hyperkaliémie modérée à sévère. Dans ces cas, l’hémodynamique glomérulaire peut effectivement aggraver une IRA.

Mais la pause doit toujours venir avec un plan de reprise. Et c’est là que tout se joue.

Le vrai problème : la non-reprise

En Angleterre, seulement 60 % des patients hospitalisés pour IRA voient leur SRAi repris dans les 90 jours (Bidulka, BMC Med 2020). Les 40% restants partent sans leur traitement pronostique, sans documentation, sans plan — et reviennent trop souvent aux urgences pour œdème aigu du poumon. Dans la cohorte canadienne de Brar (JAMA Intern Med 2018), la reprise post-IRA est associée à une moindre mortalité.

Autrement dit : on arrête un médicament qui sauve la vie du patient parce qu’il aurait causé une IRA — alors qu’il ne l’a probablement pas causée — et on oublie de le reprendre.

Huit points pour bien reprendre

Les auteurs listent huit considérations pratiques — la version courte, celle qu’on peut intégrer à une lettre de sortie :

  1. Indication pronostique : ICFEr, MRC protéinurique, néphropathie diabétique, post-SCA — priorité absolue à la reprise.
  2. Timing : dès la résolution de l’instabilité. Ne pas attendre le retour de la créatinine au baseline.
  3. Volémie : chez l’ICFEr, optimiser d’abord la diurèse si congestion résiduelle.
  4. Tension artérielle : une TA basse peut être la norme individuelle du patient ; le bénéfice du SRAi ne dépend que partiellement de l’effet tensionnel.
  5. Fonction rénale : interpréter la créatinine actuelle à la lumière du baseline, pas dans l’absolu.
  6. Kaliémie : corriger les facteurs modifiables, envisager un chélateur (patiromer) si besoin.
  7. Médications associées : réintroduction séquencée des MRA et des iSGLT2 ; viser au moins les doses minimales des classes indiquées.
  8. Suivi : contrôle biologique à deux semaines chez les patients à risque, documentation explicite, communication au patient.

Et les sick day rules ?

L’article est également sévère — à juste titre — avec les sick day rules appliquées aux SRAi. Les données manquent pour démontrer qu’elles préviennent l’IRA, y compris chez les patients avec MRC (Fink, Kidney Medicine 2022). Pire : l’étude SPACE (chirurgie non cardiaque) a montré que l’arrêt péri-opératoire générait des pics hypertensifs sans réduire l’IRA, et l’essai Stop-or-Not (JAMA 2024, chirurgie cardiaque, gros effectif) n’a trouvé aucune différence d’outcome ou d’IRA entre arrêt et continuation. En 2026, la tendance est clairement à la continuation.

Ce qu’on devrait arrêter de faire

  • Arrêter de dire au patient que « c’est mauvais pour vos reins » à propos d’un médicament qui prolonge la vie de ses néphrons.
  • Arrêter de suspendre sans plan de reprise.
  • Arrêter d’attendre la récupération complète de la créatinine avant de reprendre.

Le message de Murray et coll. n’est pas révolutionnaire. Il est simplement nécessaire. La prochaine fois que quelqu’un écrit « arrêt du lisinopril en raison de sa néphrotoxicité » dans une lettre de sortie, c’est un patient qui perd, silencieusement, plusieurs années de vie utile.


Référence

Murray JS, Kalra PR, Anderson LJ et coll. Renin-Angiotensin System inhibitors (RASi) are not nephrotoxic — they protect the kidneys and the heart. Clinical Medicine, pre-proof 2026. DOI : 10.1016/j.clinme.2026.100577

Cet article a été rédigé avec la complicité de Claude (Anthropic), qui m’a aidé à condenser et mettre en forme la prise de position de Murray et coll. Le choix des angles et des accents cliniques reste le mien.

4 responses to “Les IEC et les sartans ne sont pas néphrotoxiques — et il faut arrêter de le dire”

  1. Rax

    Bonjour, merci pour cet article. 2 questions :

    1) On entend souvent, même dans des cours de néphrologie, qu’il faut arrêter les IEC/ARA2 en cas d’IRA (sans plus de précisions sur cette IRA). Or, en dehors de cette situations spécifiques (sepsis sévère, hypotension), il me semble la seule IRA justifiant cette arrêt temporaire est l’IRA fonctionnelle par hypovolémie ? Et donc, un patient en surcharge venant pour une IRA liée à une décompensation cardiaque ne devrait donc pas arrêter son IEC/ARA2 ?

    2) Y’a-t-il des recommandations sur la poursuite des IEC/ARA2 en cas d’IRC de stade 5 ?

    Merci !

    1. Merci pour ces deux questions qui touchent au cœur du problème.
      1) Vous avez raison — et c’est exactement le raccourci que Murray et coll. cherchent à démonter. L’arrêt se justifie quand l’hémodynamique glomérulaire est compromise par une baisse réelle du flux : hypovolémie vraie, sepsis, hypotension sévère, hyperkaliémie menaçante.
      La décompensation cardiaque est un cas très différent. Le patient ICFEr en surcharge n’est pas hypovolémique, il est congestif : pression veineuse rénale élevée, bas débit, pas un manque de volume. Arrêter l’IEC/ARA2 revient à retirer un pilier du traitement au pire moment. La conduite recommandée est au contraire de décongestionner énergiquement (diurétique de l’anse à dose doublée, voire associations) et de maintenir l’IEC/ARA2. La hausse de créatinine qui accompagne la décongestion — la « permissive AKI » de Parikh & Coca — n’est pas un échec, c’est le prix hémodynamique acceptable d’une décongestion efficace.
      Ce n’est pas l’étiquette « IRA » qui doit déclencher l’arrêt, c’est le mécanisme.
      2) La réponse a clairement basculé ces dernières années. Deux publications ont changé la donne :
      – STOP-ACEi (Bhandari, NEJM 2022) : chez 411 patients avec DFG < 30 ml/min, l'arrêt n'a pas ralenti la baisse du DFG à 3 ans. - Émulation suédoise (Fu, JASN 2021) : l'arrêt en MRC avancée est associé à une hausse absolue de mortalité et d'évènements cardiovasculaires. Ceux qu'on « protégeait » de la dialyse mouraient simplement avant. En pratique : poursuivre en stade 5 si la TA le tolère, si la kaliémie est contrôlable (chélateur si besoin), et s'il existe une indication pronostique forte (ICFEr, protéinurie, néphropathie diabétique). Ne pas arrêter par principe parce qu'on « approche de la dialyse ». Les KDIGO 2024 vont dans ce sens : pas de seuil de DFG imposant un arrêt automatique.

      1. Rax

        Merci pour votre réponse rapide ! C’est votre réponse ou celle de Claude ?

        Je pense que les cours/réflexe de néphrologie indiquent qu’il faut arrêter l’IEC/ARA2 en cas d’IRA car ils présupposent qu’en cas de découverte d’une IRA de novo, il est parfois compliqué d’immédiatement trouver la cause de cette IRA (organique, fonctionnelle… en dehors de certaines situations cliniques évidentes de type hypovolémie franche ou inversement cardio-rénal aigu).

        Certains patient auront une IRA organique alors qu’initialement on pouvait suspecter une cause fonctionnelle notamment par hypovolémie bien que non évidente cliniquement, il est alors légitime d’arrêter l’IEC  » au cas où  » en cas de clinique ambigüe ce qui n’est franchement pas rare en néphrologie.

        Ce n’est bien sûr que mon interprétation…

        Cependant, si l’IRA s’avère en effet organique, est-ce légitime de poursuivre l’IEC/ARA2 ? Ou bien cela dépend de la cause (glomérulaire, interstitielle…) ? Il ne me semble pas que Murray explore à point le phénomène ?

      2. Merci pour ce retour très pertinent !
        Je dois être transparent : je rédige mes articles et mes réponses aux commentaires avec l’assistance de Claude (Anthropic), comme indiqué en pied d’article et dans ma charte. Et je dois avouer que sans lui, je n’aurais pas retrouvé aussi vite mes anciens billets de 2009 sur la congestion rénale et le syndrome cardio-rénal. Les angles cliniques et la validation finale restent toutefois les miens.
        Votre interprétation est juste : dans une IRA de novo à clinique ambiguë, arrêter l’IEC/ARA2 « au cas où » est souvent raisonnable. Mais — et c’est le message de Murray — on ne l’arrête pas parce qu’il serait néphrotoxique, on le met en pause parce que son effet hémodynamique peut aggraver certaines IRA fonctionnelles. La nuance paraît subtile ; elle conditionne pourtant le réflexe de reprise.
        Sur l’IRA organique, Murray ne la traite effectivement qu’en filigrane. Ma lecture pratique : le type histologique change rarement la décision sur le SRAi lui-même. Ce qui change, c’est le contexte hémodynamique et électrolytique. Qu’il s’agisse d’une GNRP, d’une NIA médicamenteuse ou d’une NTA, le SRAi n’est ni cause ni remède ; sa poursuite ou sa pause dépend de la TA, de la kaliémie et de la stabilité du patient — pas de la lésion.
        Un point sous-estimé : beaucoup d’IRA « organiques » apparentes sont en réalité mixtes, avec un fond fonctionnel qui révèle ou aggrave un problème organique. D’où l’intérêt, comme vous le soulignez, de ne pas être dogmatique à l’admission — et de ne pas oublier la reprise une fois l’étiologie clarifiée.

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Je suis le Dr Vincent Bourquin, néphrologue blogueur.

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