Ghidrah et le Belatacept

Le Dr Bernard Hory, néphrologue interniste et doctorant en éthique, me propose ce commentaire sur l’actualité français récente:

Les autorités Françaises les plus hautes en matière de gestion du remboursement des médicaments se sont opposées au remboursement d’un médicament (le Belatacept) dont beaucoup d’experts pensent qu’il s’agit d’un progrès en matière de transplantation d’organe. En s’opposant définitivement à son remboursement, elles condamneraient les transplantés français à ne pas bénéficier  de ce qui semble un réel progrès thérapeutique ou à faire payer par les patients  (pour ceux qui le pourront) ce médicament onéreux.

Evidemment, ce n’est pas la première fois qu’un tel événement se produit, les néphrologues  exerçant depuis plus de 30 ans ont connu les tentatives de limitation d’utilisation de l’érythropoïétine (EPO) il y a une vingtaine d’année. Pourtant, le plus grand progrès en matière de traitement de l’insuffisance rénale chronique est bien l’EPO dont bénéficient aujourd’hui tous les patients. Cette limitation de l’utilisation de l’EPO appliquée par les autorités sanitaires qui n’étaient pas les mêmes mais qui leur ressemblaient fort nous invite à une relecture du  » Loup et l’Agneau « , de Jean de La Fontaine  » si ce n’est toi c’est donc ton frère  » et à nous interroger sur les mécanismes pérennes de réflexion qui ont amené à ces décisions.

Le Belatacept est un médicament onéreux et en s’opposant à son remboursement, nos autorités de santé pensent avoir fait montre d’une  » éthique de responsabilité  » appliquant ce que nous appellerons le   » concept de responsabilité économique « . En effet, dans un système de santé financé par tous, y compris les générations futures, cette décision  devrait pouvoir avoir l’assentiment de tous.

D’un autre coté, dans un contexte de démocratie sanitaire illustrée par la tenue récente des  » Etats généraux du Rein « , les patients mieux informés s’alarment de ne pouvoir bénéficier d’un traitement qu’il leur parait indispensable. Ils font montre, quant à eux d’une éthique de conviction et nous voici confrontés au vieux dilemme de Max Weber, éthique de responsabilité contre éthique de conviction…

En France, le Bon sens est depuis Descartes  »  la chose du monde la mieux partagée « . Pourtant avec le temps,  se pourrait-il que chacun en soit si mal pourvu que nos autorités l’aient remplacé par le concept de  » responsabilité économique  » pour peu qu’il repose sur des arguments rationnels à défaut d’être raisonnables. Mais alors, pourquoi ne plus rembourser du tout des médicaments dont l’efficacité thérapeutique n’est pas prouvée ce qui pourrait permettre de rembourser les médicaments actifs. Arguant des déficits des Caisses d’assurance maladie, il ne faut pas qu’elles appliquent  » une obstination déraisonnable  » à ne pas accompagner un progrès thérapeutique s’il était réel. Cette obstination pourrait paraitre un curieux recul alors que viennent de se tenir les  » Etats généraux du Rein  » et que tant d’espoirs sont nés chez une population de patients jusqu’à présent peu médiatisée

Ainsi ce nouveau débat sur un choix de remboursement et donc d’autorisation de mise sur le marché d’un nouvel immunosuppresseur potentiellement prometteur nous renvoie au film de I Honda :  » Ghidrah, le monstre à trois têtes « , sorte de comte philosophique presque voltérien, dans lequel, après la chute d’un astéroïde sur la terre, une martienne annonce que si l’humanité ne se reprend pas, elle sera détruite par Ghidrah, le monstre à trois têtes, sauf si Godzilla, Rodan et Mothra acceptent de coopérer pour vaincre le monstre de l’espace. Il se pourrait bien que si nous n’arrivons pas à faire coopérer dans une même réflexion éthique de responsabilité, éthique de conviction et bon sens, nous ne pourrons pas sauver notre système de santé. Le sang contaminé et ses rebondissements actuels, l’hormone de croissance contaminée, les prothèses PIP, ne sont que des cauchemars et nous devons rêver à un monde meilleur dans lequel les conflits d’intérêts n’existent plus et dans lequel nous triomphons de Ghidrah.

Voir aussi

Utilisation du bélatacept en transplantation rénale

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